En Mauritanie, il existe une tragédie plus profonde encore que le silence officiel : celle d’un système capable de transformer les victimes en gardiens de leur propre oppression. Et nulle part cette mécanique n’apparaît avec autant de violence que dans la condition des Haratines.
Les Haratines portent dans leur chair l’histoire de l’esclavage. Ils sont les descendants directs de ceux que le système arabo-berbère a réduits à la servitude, humiliés, dépossédés de leur liberté, de leur mémoire et parfois même de leur humanité. Pourtant, après l’abolition de façade, le système n’a jamais disparu. Il s’est modernisé. Il a changé de langage, changé d’habits, changé de stratégie. Mais il continue d’exister à travers ses réseaux de domination, ses hiérarchies sociales, ses réflexes féodaux et ses mécanismes de soumission.
La ruse du pouvoir mauritanien a été de comprendre très tôt qu’il était plus efficace d’utiliser certains Haratines contre les leurs plutôt que de maintenir une domination brutale et visible. Ainsi, une partie d’entre eux, une fois “affranchie” ou intégrée dans les rouages de l’État, a été transformée en relais du système. Victimes hier, instruments aujourd’hui.
On leur a donné des uniformes, des postes, des titres, quelques privilèges, afin qu’ils deviennent les gardiens d’un ordre qui continue pourtant d’écraser leur propre communauté. Certains servent dans l’armée, la gendarmerie, l’administration ou les institutions comme des vitrines humaines destinées à blanchir la conscience du régime. Leur présence est utilisée comme preuve mensongère d’égalité et d’ouverture, alors qu’elle masque en réalité l’exclusion massive des Haratines des centres réels du pouvoir.
Le système militaro-mafieux mauritanien excelle dans cette stratégie : fabriquer des symboles pour empêcher l’émancipation réelle. Il exhibe quelques figures haratines dociles pendant que la majorité continue de vivre dans la précarité, le mépris social et l’invisibilité politique.
Et c’est là que réside la blessure la plus douloureuse : lorsque l’opprimé devient le surveillant de l’opprimé, lorsque la victime finit par protéger les structures qui l’ont historiquement écrasée. Cette fracture interne a affaibli les solidarités, divisé les consciences et retardé l’émergence d’une véritable force politique haratine autonome.
Mais il faut être clair : tous les Haratines ne sont pas complices. Beaucoup résistent avec courage. Beaucoup refusent la domestication politique. Beaucoup continuent de porter le combat pour la dignité, la justice et la reconnaissance malgré les intimidations, les exclusions et les campagnes de diffamation. Ce sont eux qui maintiennent vivante la mémoire de la lutte.
Car la question haratine n’est pas une simple question sociale, encore moins une affaire de charité ou d’assistance. C’est une question politique fondamentale. Elle touche au cœur même de la construction de l’État mauritanien. Tant que les Haratines resteront traités comme une masse électorale manipulable plutôt que comme une composante politique légitime de la nation, la Mauritanie restera prisonnière de son mensonge fondateur.
Le plus insupportable est d’entendre certains héritiers de l’ordre féodal parler aujourd’hui de citoyenneté et de droits alors que leurs discours transpirent encore les réflexes des castes dominantes, des razzias et de la “seiba”, cette culture où la force décidait de la valeur humaine. Ils parlent de République mais refusent de reconnaître les crimes sociaux sur lesquels cette République s’est construite.
Ils n’ont jamais demandé pardon aux victimes de l’esclavage. Jamais reconnu les humiliations imposées pendant des générations. Jamais réclamé réparation, justice ou réhabilitation pour ceux que l’histoire mauritanienne a volontairement laissés au bord du chemin. Au contraire, ils osent qualifier les revendications haratines de “communautarisme”, comme si réclamer l’égalité, la dignité et la reconnaissance relevait d’un caprice identitaire.
Leur humanisme est sélectif. Leur citoyenneté est conditionnelle. Leur égalité exige le silence des victimes.
Ils veulent des Haratines invisibles, reconnaissants et silencieux. Des Haratines qui votent mais ne revendiquent pas. Des Haratines qui servent mais ne dirigent pas. Des Haratines qui décorent le système mais ne le transforment jamais.
Et malheureusement, une partie de l’élite haratine a fini par tomber dans le piège de l’assimilation. La lutte politique s’est progressivement transformée en course individuelle vers l’intégration sociale. Certains leaders ont abandonné le combat collectif pour protéger leurs intérêts personnels. La question de l’émancipation a été réduite à une simple promotion sociale individuelle.
Le symbole le plus frappant est celui du Hartani fraîchement nommé à un poste important : son premier réflexe est souvent de quitter son milieu d’origine pour aller s’installer à Tevragh Zeina, quartier emblématique des élites beïdanes. Comme si la réussite exigeait l’effacement de soi. Comme si l’ascension sociale passait obligatoirement par la rupture avec sa communauté, sa mémoire et ses racines.
Ce mécanisme est profondément corrosif. Le système ne demande pas seulement la loyauté : il exige la disparition symbolique de l’identité haratine. Il récompense ceux qui cessent de parler des leurs, de leurs douleurs, de leurs réalités.
C’est pourquoi certaines figures intégrées au sommet de l’État deviennent incapables de parler des femmes haratines qui vendent du couscous dans les rues, des travailleurs précaires, des domestiques, des familles marginalisées ou des jeunes sans avenir. Elles préfèrent adopter le langage du pouvoir plutôt que celui de leur peuple.
Mais cette stratégie d’effacement ne résoudra rien.
Car la question haratine reviendra toujours, encore et encore, comme une vérité que l’on tente d’étouffer sans jamais réussir à la faire disparaître. Aucun discours sur l’unité nationale ne sera crédible tant que les Haratines resteront politiquement invisibles. Aucune réconciliation ne sera sincère tant que leur histoire continuera d’être niée. Aucune démocratie ne sera réelle tant que les structures héritées de l’esclavage continueront de façonner silencieusement les rapports sociaux et politiques.
Les Haratines ne demandent ni pitié ni permission. Ils réclament ce qui leur appartient : la reconnaissance, l’égalité réelle, la dignité et le droit d’exister politiquement sans devoir s’excuser de leur identité.
Et tôt ou tard, la Mauritanie devra choisir : continuer à protéger un ordre social moribond ou enfin affronter la vérité qui la hante depuis son indépendance.
Mamadou Sy
