Lors d’une visite de courtoisie — ou d’une campagne présidentielle anticipée — rendue au doyen Boidiel Ould Houmeid, le président Biram Dah Abeid a entendu ce dernier réitérer une position désormais bien connue : les Haratines seraient des Maures et demeureraient indissociables de ces derniers. Rien de nouveau, sinon que, cette fois-ci, le doyen Boidiel Ould Houmeid semble s’engager plus résolument dans une posture de contradicteur à toute perspective d’autonomie politique des Haratines. Cette insistance appelle trois observations.
1. Le doyen Boidiel Ould Houmeid — que Dieu lui prête longue vie — est une personnalité politique de dimension nationale qui fait la fierté de nombreux Mauritaniens, et plus particulièrement des Haratines. Il constitue en outre une référence indéniable, ayant été l’un des pionniers de la lutte des Haratines pour leur libération et leur émancipation.
Il demeure sans doute l’incarnation la plus éclatante de la « bidhanité » des Haratines, qu’il a lui-même mise à l’épreuve à travers la création d’un parti politique ainsi qu’une candidature à la présidence de la République. La dissolution de ce parti, de même que le résultat obtenu à l’élection présidentielle, constituent à cet égard des verdicts à la fois symboliques et éloquents sur la réalité de cette bidhanité.
Deux verdicts, cependant, à la signification ambivalente : pour les Bidhanes, la bidhanité des Haratines ne semble pouvoir signifier que leur appropriation ; pour les Haratines, au contraire, elle tend désormais à s’effriter à mesure que progresse leur conscience politique et historique.
2. La sagesse incontestable du doyen Boidiel Ould Houmeid devrait plutôt le conduire à prendre acte de cette évolution, à s’interroger sur les causes profondes de la rupture progressive de cette bidhanité des Haratines à laquelle il demeure attaché, et à accompagner une transition sociétale devenue inéluctable. Non pas pour naviguer à contre-courant de l’histoire, mais pour en amortir les tensions et les effets.
3. On peut comprendre qu’au regard de son âge et de sa trajectoire politique, cette posture lui paraisse plus rassurante et plus conforme à son héritage. Mais il est également sage et prévoyant qu’il garde à l’esprit qu’émerge aujourd’hui une génération de Bidhanes et de Haratines qui n’a pas connu cette société bidhane à laquelle il reste profondément attaché. Cette génération devra apprendre à vivre non plus dans des rapports d’appartenance hérités, mais comme des concitoyens liés par de nouvelles formes d’interdépendance, ouvrant la voie à une citoyenneté pleine et effective.
Le doyen Boidiel Ould Houmeid sait pertinemment qu’au-delà des très rares Haratines qui, comme lui, ont hérité d’une vie digne au sein de la société bidhane traditionnelle, celle-ci demeure la matrice de l’esclavage, du néo-esclavage et de la marginalisation de l’écrasante majorité des Haratines.
L’achèvement de leur libération et de leur émancipation exige soit leur autonomie politique vis-à-vis de ce carcan, soit l’avènement d’une société nouvelle : plus humaniste, plus juste et plus citoyenne.
Il en va également de la consécration d’une véritable République, d’un État de droit et d’une citoyenneté effective, car ceux-ci ne sauraient se construire sur le socle d’une société néo-esclavagiste alimentant elle-même un néo-esclavagisme d’État.
Non, l’autonomie politique des Haratines n’est porteuse ni de division ni de séparation. Elle constitue une étape logique dans l’évolution de notre société : inévitable, nécessaire et salutaire.
Elle n’est pas non plus, comme l’a affirmé le président Biram Dah Abeid dans une envolée courtisane mal inspirée, « une aspiration rétrograde ».
Dans ses efforts — au demeurant légitimes et de bonne guerre — visant à élargir l’assise de sa candidature, il n’a nul besoin de se disculper, à chaque occasion, de ne pas avoir la posture d’un leader haratine, alors même que la représentativité haratine constitue la source première de sa légitimité et la principale raison de son ascension politique.
Les Mauritaniens ne sont pas dupes : ils savent le déduire et en tirer leurs propres conclusions, y adhérer ou le sanctionner dans les urnes.
Si je puis me permettre un conseil à son endroit, je lui rappellerai un adage qu’il doit bien connaître, lui qui est natif de la Chemama : « Il ne faut pas lâcher le poisson que l’on tient en main pour attraper celui qui est encore sous le pied, dans l’eau. »
Mohamed Daoud Imigine
28 Mai 2026
