La polémique apparue ces derniers jours dans l’espace numérique autour de la question haratine, à la suite de la controverse judiciaire impliquant des militants de l’IRA, a eu le mérite de révéler nombre de perceptions et de tensions sous-jacentes à cette problématique.
Le premier constat réside dans une reconnaissance quasi unanime de la question haratine comme une injustice à la fois historique et contemporaine, se traduisant par la précarité, l’abandon et la marginalisation systématique des Haratines. Ce constat demeure néanmoins ambivalent, dans la mesure où il est souvent exprimé du bout des lèvres, voire sur un mode condescendant, par une certaine opinion négationniste. De même, elle a révélé un consensus sur la nécessité et l’urgence d’y apporter une solution, au regard de son ampleur, de sa sensibilité et des risques qu’elle fait peser sur la cohésion nationale, rompant ainsi avec le « réalisme » cynique consistant à considérer qu’un héritage pluriséculaire ne saurait être résorbé autrement que sur le long terme.
Le deuxième constat est que, malgré le consensus relatif à l’état des lieux, les polémiques ressurgissent dès lors qu’il s’agit de situer les responsabilités, de définir la nature de la question — sociale ou politique — et d’envisager les solutions à y apporter.
C’est ainsi que, pour le régime, ses sbires de tous horizons ainsi que les courants politiques stratégiquement hostiles au militantisme haratine, la question haratine se réduirait désormais aux seules séquelles d’un héritage historique, l’esclavage étant considéré comme juridiquement aboli. Dès lors, elle se pose comme une question sociale, caractérisée par une fracture profonde où les inégalités, par leur caractère clivant, maintiennent les Haratines dans une situation de précarité et d’isolement, rendant la question d’autant plus sensible et appelant, en conséquence, des mesures socio-économiques urgentes. Toutefois, ils reprochent au militantisme haratine de se structurer autour de cette cause en vue de revendiquer la libération et l’émancipation des Haratines. La question haratine étant jugée sensible, un tel combat, même considéré comme légitime, est perçu comme sectaire, haineux et porteur de risques pour la cohésion nationale. Sa solution demande non seulement du temps mais aussi une approche consensuelle nationale.
Il s’agit là d’une morale politique paradoxale, asymétrique, voire contre-nature: celle de situer le danger dans la lutte des victimes contre l’injustice tout en ménageant l’ordre social hérité de l’esclavage et un statu quo politique défaillant qui en perpetue et en aggrave les logiques. Car il s’agit en d’autres termes, de demander aux Haratines de demeurer dans l’attentisme, le pacifisme, la passivité, l’aliénation et le fatalisme hérités de l’esclavage, tout en se contentant de programmes sociaux insignifiants, paternalistes et condescendants, mis en œuvre par les systèmes politiques afin de dissimuler une dérive discriminatoire devenue structurelle.
Cette approche déséquilibrée ne peut se comprendre que comme une volonté de forcer les Haratines à se résigner à vivre dans l’ombre de la République, à entériner leur statut de citoyens de seconde zone et à subir une forme diffuse de néo-esclavagisme d’État.
Malheureusement, cette logique semble être cautionnée par certains cadres haratines du régime qui, dans un excès de zèle et forts de décennies de compromissions politiques, se sont adonnés à une campagne récurrente visant à discréditer les leaders haratines de l’opposition. Ceux-ci exploitent les faiblesses structurelles du militantisme haratine pour multiplier les démonstrations de loyauté.
Dans un contexte marqué par les tensions et les frustrations, une plus grande retenue aurait pourtant été plus sage, plus scrupuleuse. Mais pour ces opportunistes à l’affût, l’occasion était trop propice pour ne pas réitérer leurs gestes de loyauté, dans l’espoir de récompenses obtenues, naturellement, au détriment des Haratines.
N’est-ce pas là une logique de contrepartie profondément inique, d’autant plus choquante que les accusations visant les leaders de l’opposition relèvent davantage de présomptions que de faits établis, et s’inscrivent dans le cadre de la défense d’une cause juste et légitime ?
Heureusement, il existe encore au sein du système des cadres qui ont eu le courage historique de dénoncer cette parodie de justice et de rappeler à ceux qui en doutent encore que la dynamique d’émancipation des Haratines est irréversible.
La condamnation massive, au sein des milieux haratines, de l’arrestation, des conditions de détention et des lourdes peines prononcées contre ces honorables députés révèle un profond sentiment de défiance quant à l’avenir des Haratines en Mauritanie. Le traitement judiciaire qui leur a été réservé rappelle, à bien des égards, les méthodes de coercition propres aux systèmes esclavagistes, où le châtiment vise avant tout à enraciner la soumission et l’abaissement. Dès lors que les bourreaux d’hier cèdent la place aux excès et aux abus d’autorité de la justice d’aujourd’hui, exercés sur la fragilité et la vulnérabilité des Haratines, on ne peut que légitimement redouter le basculement vers une forme de néo-esclavagisme d’État.
Mohamed Daoud Imigine
17 Mai l2026
