Zakat : Qui a passé outre les instructions du président de la République ?

Le Conseil Suprême de la zakat : une zakat qui n’a plus de zakat que le nom / Par Moussa Hormat-AllahEn créant par décret présidentiel une Administration nationale de la zakat, le chef de l’Etat a pris une décision unanimement saluée. Une véritable bouffée d’air frais qui a mis du baume au cœur chez les pauvres et les nécessiteux.

En effet, cette initiative laisse, désormais, entrevoir un nouvel horizon prometteur pour une réelle et pérenne amélioration des conditions de vie des citoyens démunis après des décennies de privation et de précarité. Par ailleurs, cette initiative salutaire contribuera aussi à un nivellement par le bas de la société.

D’autant plus que le budget de l’Etat ne sera pas affecté par cette opération car son financement sera largement assuré, dans la durée, par les revenus de la zakat.

 

La fausse note

Malheureusement, l’enthousiasme et l’espoir nés de l’annonce de la création de cette nouvelle structure vont être réfrénés par le suite. Car les instructions du président n’ont pas été appliquées comme il l’aurait souhaité. En effet, les services compétents qui ont eu la responsabilité historique de mettre en place le montage de cette nouvelle structure ne se sont pas montrés à la hauteur de cette noble mission.

Le chef de l’Etat ne peut pas tout faire lui-même. Il donne des directives, trace un cap mais il n’a pas à ramer. C’est l’appareil d’Etat en général et ses conseillers en particulier qui doivent lui préparer les dossiers en attirant, le cas échéant, son attention sur les implications et les conséquences d’une affaire donnée. Ce qui, apparemment, n’a pas été le cas pour la zakat. Loin s’en faut.

J’ai beau chercher un adjectif pour qualifier la façon dont a été montée cette structure et je n’ai trouvé qu’un mot : Abracadabrant. Ce travail aurait été préparé, au pied levé, par des hauts fonctionnaires, des hommes d’affaires influents et par une agence des Nations-Unies, chargée du développement. Il s’agit, en l’occurrence, du P.N.U.D.

C’est ce programme onusien qui aurait été chargé de la faisabilité de l’étude et de son financement. A cette fin, le PNUD a pris officiellement contact avec plusieurs banques de la place, toujours dans le cadre de la zakat.

 

Que vient chercher le PNUD dans cette affaire?

Si le PNUD, en règle générale, assiste l’Etat dans la conception et la réalisation de projets, il n’a rien à voir, absolument rien à voir, avec la zakat, une prescription religieuse codifiée depuis près de mille cinq cents ans. D’autant que les organismes internationaux ont une propension à voir les projets pour les pays en développement dans une optique occidentale, souvent sur fond d’une aversion de l’Islam.

En parlant d’organismes internationaux, on doit mettre ici en exergue une donne fondamentale: Les énormes revenus de la zakat mettront à l’abri, durablement, contre les problèmes de déficits budgétaires récurrents qui, souvent, conduisent à solliciter un accord d’ajustement structurel avec le FMI.

Plusieurs économistes et banquiers estiment que les montants générés par la collecte de la zakat seront faramineux. A seulement 60 à 70% de recouvrement, ces experts parlent d’un montant avoisinant ou dépassant le budget général annuel de l’Etat.

Avec cet apport colossal en argent frais, généré par la zakat, la
Mauritanie sera moins dépendante des organismes financiers internationaux (FMI, Banque mondiale, etc). Dans ces conditions, comment voulez-vous que le PNUD, pour des raisons idéologiques et/ou financières sous-jacentes, appuie un tel projet au détriment des valeurs qui sous-tendent les propres intérêts de l’Occident?

S’il s’avère que c’est bien le PNUD qui a chapeauté cette affaire de la zakat et participé à son montage, on pourrait craindre qu’il a introduit, à dessein, cette scandaleuse notion d’acquittement facultatif de la zakat –dans un premier temps– pour, in fine, faire capoter toute l’opération.

 

Les limites de l’improvisation

Avec ou sans le PNUD, le comité chargé de la mise en œuvre de cette nouvelle structure pour la zakat a fait un travail décevant. Que dire? Affligeant. Certains ont même parlé de bricolage. Qu’on en juge :

En rendant l’acquittement de la zakat provisoirement facultatif, ce comité transgresse une prescription religieuse bien établie. Dans les pays musulmans, l’acquittement (en entier) de la zakat est une obligation religieuse. Elle vient juste après la profession de foi et la prière. Ne pas acquitter cette dîme est une rébellion contre Allah et Son prophète. Son caractère obligatoire est indiscutable. Dieu a dit à l’adresse de Son prophète : ‘’Prélève sur leurs biens une aumône (zakat) pour les purifier et promouvoir leur foi…’’ (Sourate Le Repentir, Verset 103). Ce verset est une Injonction divine, un Ordre donné au prophète. C’est pourquoi, quelle que soit la mauvaise foi ou les dérobades des uns ou des autres, rien ne pourrait soustraire le musulman au versement de cette dime.

En terme d’islam, il incombe au détenteur du pouvoir, monarque ou president, de faire respecter, même par la force, l’observation de ce pilier de l’islam. C’est une lourde responsabilité dont il devra répondre, personnellement, dans l’Au-delà, devant le Souverain Juge.

Après la décision fort opportune du chef de l’Etat de créer une Administration de la zakat, cette initiative connaîtra, par la suite, un cheminement cahoteux pour finir avec la mise sur pied d’une instance dévoyée, vidée de sa substance qui n’a plus de zakat que le nom. Une instance dont les attributions et le mode de fonctionnement sont, pour l’essentiel, en contradiction avec la lettre et l’esprit des Textes fondateurs de l’Islam à savoir : le Coran et la Sounna. Il s’agit, notamment, de l’acquittement facultatif de cette dime.

 

Une initiative qu’on cherche à étouffer dans l’œuf

Il faut se rendre à l’évidence : Cette nouvelle entité avait dès le départ, peu de chances de voir le jour dans le strict respect des règles de l’orthodoxie religieuse, car certains responsables dans les hautes sphères de décision, pour des raisons souvent idéologiques, sont vent debout contre l’opportunité même de cette initiative. Sans oublier l’hostilité de quelques hommes d’affaires influents. Pourtant, il est prouvé que l’acquittement de la zakat a un effet multiplicateur sur le patrimoine.

Pour faire passer la pilule, les responsables qui ont finalisé cette affaire soutiennent, en privé, qu’ils ont voulu procéder, progressivement, par paliers successifs avant de mettre en place les mécanismes définitifs. En rendant l’acquittement dans un premier temps facultatif –ce qui est contraire aux principes de l’islam–, il s’agit pour eux, disent-ils, de ne pas effrayer les potentiels assujettis à cette dime. Que dire? C’est là le meilleur moyen de faire foirer toute l’opération. En effet, la permissivité de cette approche est un facteur de démobilisation.

Bien au contraire, on devra opter pour des mesures contraignantes. L’Etat pourra ainsi exiger, désormais, pour l’établissement de tout document administratif : passeport, carte d’identité nationale, signature ou légalisation de toute transaction… un quitus de la part des personnes éligibles à l’acquittement de la zakat.

Par ailleurs, sans l’engagement ferme et résolu de l’Etat, le Conseil suprême de la zakat sera appelé, inéluctablement, à péricliter.

Sans flagornerie aucune, je reste, une fois de plus, convaincu, en mon for intérieur, que les instructions du président n’ont pas été exécutées comme il l’aurait souhaité. L’image de marque du chef de l’Etat et le bien-être du peuple ont, apparemment, été sacrifiés au profit des intérêts égoïstes d’une poignée d’oligarques.

 

Des maladresses impardonnables

Parmi les maladresses que les artisans de ce scabreux montage ont commises, ils n’ont pas pris conscience du fait que les conclusions de leur travail engagent le chef de l’Etat. Dès lors, comment peut-on concevoir un seul instant qu’un président musulman, de surcroit issu de l’une des plus illustres familles maraboutiques, puisse cautionner le fait que l’acquittement de la zakat pourra être facultatif?

Comble du ridicule, on a loué une villa pour servir de siège à l’Administration de la zakat. Apparemment, on n’a pas encore compris l’enjeu vital que revêt pour le pays cette nouvelle entité. Celle-ci devra, au moins, avoir la taille d’un super-ministère.

Dans l’organigramme qui figure dans l’étude que j’ai adressée au président de la République par le truchement de l’actuel ministre de l’Intérieur, j’ai montré qu’on aura besoin de centaines de cadres et de fonctionnaires. Même un immeuble de 5 ou 6 étages serait à peine suffisant pour héberger cette administration.

Dans la même étude, j’avais suggéré au Chef de l’Etat que l’Administration de la zakat soit érigée en une institution constitutionnelle. Une réforme constitutionnelle votée par le parlement conférera à cette nouvelle administration un caractère national d’utilité publique.

Finalement, on a fini par placer cette administration de la zakat sous la tutelle du ministre des Affaires Islamiques. Ce qui, sur un plan opérationnel, politique et psychologique, ne me semble pas la meilleure des solutions.

 

Sauver l’écrasante majorité de la population de la famine et de la précarité

Si la nouvelle Administration de la zakat venait à être créée avec, à toutes les étapes importantes de l’opération, l’implication personnelle du président, et seulement avec l’implication personnelle du président, son succès sera assuré et elle résoudrait, en grande partie, les problèmes récurrents de la pauvreté et de la précarité en Mauritanie.

D’autant plus si la gestion, au quotidien, de cette administration est confiée à un staff, trié sur le volet, ayant une expérience des dossiers sensibles et une connaissance pointue des rouages de l’Etat.

Une fois la machine lancée, les flux financiers générés par la collecte de la zakat seront considérables. Des centaines de milliards d’ouguiyas MRO. Une manne inespérée pour le développement du pays. De l’avis des experts, les revenus de la zakat seront plus importants que tous les revenus cumulés de l’Etat : gaz, fer, or, pêche, etc, etc.

Si elle venait à se concrétiser sur le terrain, avec, à la clé, des résultats probants, cette initiative serait, probablement, la décision la plus importante qu’un président ait jamais prise depuis le 28 novembre 1960.

 

Le 27 mars 2024

Moussa Hormat-Allah
Professeur d’université, Laureat du Prix Chinguitt

Source : Le Calame

 

Nota Bene. Ci-joint, esquisse d’un organigramme pour l’Administration nationale de la zakat.