Quand le progressisme oublie l’esclavage : le Mouvement national démocratique (MND) et la question haratine

J’ai découvert la révolution de 1968 alors que j’étais élève au lycée de Rosso, ancien collège Xavier COPPOLANI, du nom d’un administrateur colonial. À cette époque, l’effervescence gagnait même les lieux les plus inattendus : les élèves se retrouvaient dans un hangar, non loin du lycée, servant habituellement à la vaccination du bétail. Des tribunes y étaient improvisées, et des étudiants venus de l’Université de Dakar s’y succédaient pour prendre la parole. Ils animaient les rencontres, tenaient des réunions et exposaient des lectures marxistes qui nourrissaient les débats.

Dans cette assemblée, la majorité des intervenants étaient maures et halpulaar. Les Soninké y étaient peu nombreux, tandis que les Wolof et les Haratine y étaient totalement absents. Cette configuration ne manquait pas de susciter des interrogations. Si la faible représentation des Wolof pouvait s’expliquer par leur poids démographique limité en Mauritanie, l’absence des Haratine renvoyait à une réalité plus profonde : une société encore marquée par l’esclavage, qui entravait leur accès à l’éducation et au savoir.

En 1971, la création du lycée national de Nouakchott marqua une nouvelle étape. Dans cet établissement, les échos de mai 1968 continuaient de résonner, mais ils se mêlaient désormais à l’étude approfondie des grands auteurs des Lumières. En classe de première et de terminale, nous lisions Jean-Jacques Rousseau, Diderot et Voltaire. Leurs textes alimentaient nos réflexions et ouvraient des horizons nouveaux.

Peu à peu, ces lectures invitaient à un regard critique sur notre propre société. Les parallèles s’imposaient presque d’eux-mêmes : à bien des égards, la société mauritanienne rappelait l’Ancien Régime français, où une aristocratie dominante, sous l’autorité monarchique, exerçait son pouvoir sur les roturiers et les paysans. Cette comparaison renforçait le questionnement politique et social qui animait déjà notre génération.

Durant l’année scolaire 1973-1974, j’ai porté l’espoir de structurer, à partir du lycée national, un groupe de lutte contre l’esclavage en Mauritanie, afin que les idées abolitionnistes se diffusent parmi les élèves, futurs étudiants de l’époque.

 

Le MND et l’héritage de mai 1968 : genèse et rôle historique

Le Parti des Kadihines [1] de Mauritanie (PKM) a été à l’initiative de la création du Mouvement national démocratique (MND), qui en est devenu la vitrine publique.

Le MND s’inscrit pleinement dans le contexte international de la Révolution de mai 1968, en reprenant ses idées et en en adaptant les aspirations à la réalité mauritanienne. Celle-ci a suivi un itinéraire transnational, amorcé à New York aux États-Unis, poursuivi à Berlin en Allemagne de l’Ouest et à Paris en France, avant de gagner Dakar au Sénégal puis Nouakchott en Mauritanie. Cette circulation des idées contestataires a profondément influencé les mouvements politiques émergents dans les pays récemment décolonisés, dont la Mauritanie.

Dans ce contexte, le MND a joué un rôle significatif dans l’évolution politique et économique du pays. Sous le régime de Moctar OULD DADDAH (MOD), ses principales revendications portaient, d’une part, sur l’indépendance politique, notamment à travers la révision des accords militaires liant la Mauritanie à la France, et, d’autre part, sur l’indépendance économique, matérialisée par la nationalisation des grandes entreprises contrôlées par le capital français. La Miferma (Société des mines de fer de Mauritanie), qui constituait alors un véritable « État dans l’État », était au cœur de ces revendications.

Sous la pression du MND, le pouvoir de MOD répondait partiellement à ces exigences. La nationalisation de certaines entreprises stratégiques marqua un tournant décisif, comme le rappelle Ladji TRAORE, député de l’APP, dans une interview accordée au site Le Calame le 2 décembre 2020 : 

« Bien plus tard, un mouvement national démocratique dit MND dont j’étais acteur et membre fondateur à contribuer aux renforcements de l’unité nationale et imposent des réformes économiques et sociales, création de la monnaie ouguiya, l’indigénisation du capital et la nationalisation des sociétés minières : la Miferma qui devient SNIM (SNEM), (La Micuma devient SAMIA) »

Sur le plan monétaire, la création de l’ouguiya en 1973 constitua un acte majeur de souveraineté économique. En rompant avec le système monétaire du pré carré français en Afrique occidentale, dont la monnaie était et est le Franc CFA, la Mauritanie affirmait sa volonté de s’extraire de l’ordre économique hérité de la colonisation et d’affirmer une autonomie financière jusque-là inexistante.

Certes, l’indépendance politique de la Mauritanie ne s’est pas construite dans le cadre d’une lutte armée, à l’instar de l’Algérie, ni à travers une rupture conflictuelle radicale comme ce fut le cas en République de Guinée ; toutefois, les transformations politiques et économiques engagées au cours des années 1970 ont constitué un saut qualitatif important, révélateur des effets différés mais réels de la Révolution de mai 1968 dans le contexte mauritanien.

À titre de comparaison, en France, mai 68 a eu des répercussions majeures, à la fois sur le plan social et éducatif. Sur le plan des mœurs, il a favorisé une libération des mentalités. Au niveau éducatif, il a entraîné des réformes profondes, comme la suppression du mandarinat universitaire. Quant au plan politique et comme le rappelle Régis DEBRAY ; de 1789 à 1968, le peuple français se contentait d’exécuter les décisions de l’exécutif, tandis que, depuis mai 68, celui-ci est désormais contraint de convaincre pour gouverner (Le pouvoir intellectuel de la France, éditions Ramsay, 1979)


Le MND comme acteur social et porteur d’un récit national

Au-delà de ses revendications politiques et économiques, le Mouvement national démocratique s’est affirmé comme un acteur social engagé dans les luttes concrètes des populations marginalisées, comme les Haratine. S’agissant de son rapport à la question haratine, le MND a notamment apporté son soutien à certaines revendications liées aux conflits fonciers, en particulier autour des terres de culture, traduisant ainsi une sensibilité, certes partielle, aux injustices sociales qui structuraient la société mauritanienne.

J’ai appris par des sympathisants du MND que le mouvement avait entrepris l’alphabétisation de plusieurs groupes de Haratine. 

Le MND s’est également illustré par son appui aux luttes ouvrières, notamment celles des mineurs qui dénonçaient la dégradation de leurs conditions de vie et l’apartheid social dont ils étaient victimes par rapport aux expatriés, principalement français. En 1968, la grève des mineurs de Zouerate, soutenue par le MND, a donné lieu à une répression violente menée par le régime de Moctar Ould Daddah, causant des morts et plusieurs blessés. Cet épisode tragique constitue un moment fondateur de la conscience sociale en Mauritanie. Par son engagement aux côtés des travailleurs, le MND a contribué à l’émergence d’un discours critique à l’égard du féodalisme local et du néocolonialisme français.

Cet événement marque également l’émergence de l’esprit syndical en Mauritanie, avec la première grève mobilisant toutes les communautés ethniques du pays.

Au plan idéologique, le MND a également élaboré un récit national novateur, rompant avec les référents traditionnels fondés sur la tribu, l’ethnie, la race et les hiérarchies féodales. Il a promu une conception inclusive de la nation, fondée sur l’égalité et la lutte collective. Cette orientation est illustrée par les vers de Mohamed OULD BABANA, prononcés en mai 1968 au lycée de Rosso :

 « Nous sommes une masse et nous luttons
il n’y a pas de race, ni de région »

Ce narratif national, porté par le MND, constituait une rupture idéologique avec les valeurs traditionnelles qui régissaient, et continuent en grande partie de régir, la société mauritanienne. 

Sur un plan plus personnel, j’ai connu le MND entre 1974 et 1976 par l’intermédiaire de Monsieur Sy ASMYOU, ancien inspecteur des impôts, et de Monsieur DIOP, ancien inspecteur du Trésor, que je rencontrais fréquemment à mon domicile. Ces échanges, d’une grande richesse intellectuelle, m’ont permis d’approfondir ma connaissance des réalités sociales et politiques de la Mauritanie. Ils ont constitué pour moi une véritable fenêtre ouverte à la fois sur mon pays et sur le monde extérieur. Elles m’ont également conduit à constater que, malgré son importance, le MND n’a pas donné à la question de l’esclavage l’attention qu’elle mérite.

 

L’angle mort de l’esclavage : limites du MND et de l’État

Lorsque les principales revendications du Mouvement national démocratique furent en partie satisfaites par le régime de Moctar Ould Daddah en 1974, il devenait progressivement manifeste que la question de l’esclavage demeurait en marge des priorités politiques de l’État et du Parti du Peuple de Mauritanie (PPM). Cette prise de conscience s’inscrit à la fois dans une trajectoire politique nationale et dans un cheminement personnel nourri par les débats de l’époque.

En 1974, l’idée de contribuer à la mise en place d’une structure dédiée à la lutte contre l’esclavage s’est s’imposée. Dans ce contexte, des échanges eurent lieu avec des promotionnaires du lycée de Nouakchott, parmi lesquels le feu Abdallahi OULD GUELAYE. Ces discussions reflétaient la diversité des préoccupations politiques du moment et la pluralité des sensibilités au sein d’une jeunesse engagée, confrontée à de multiples urgences nationales.

Après l’obtention de mon baccalauréat, j’ai intégré en octobre 1974 l’École nationale d’administration (ENA), section diplomatie. La section ne comptait alors qu’un étudiant haratine, Bilal OULD WERZEG (BOW), tandis que j’y étais d’ascendance métis arabe/haratine. Une relation d’amitié et de confiance se nouait progressivement entre nous. Je fréquentais régulièrement son environnement familial, notamment sa sœur aînée, Coumbeït MINT WERZEG (COW), dont l’expérience et la lucidité allaient jouer un rôle déterminant.

À la mi-octobre 1974, la proposition de créer une structure de lutte contre l’esclavage fut soumise à BOW, avec la prudence qu’imposait le contexte politique. Il fut convenu de garder cette réflexion confidentielle jusqu’à ce qu’une réponse mûrie puisse être donnée. Celle-ci intervint le 2 décembre 1974, à la suite d’un échange familial décisif. Coumbeït OULD WERZEG s’adressa alors à son frère en ces termes :

« Tu dois accepter la proposition de OULD CIRE. Tu sais que nous sommes victimes de l’esclavage » 

Cette intervention, aussitôt suivie de son retrait, permit de lever les dernières hésitations. Le travail collectif put alors commencer, avec pour priorité la mobilisation des étudiants haratine de l’ENA, l’École normale Supérieure (ENS) et l’École normale des Instituteurs (ENI).

Le 2 décembre 1974 marque ainsi le point de départ d’un combat structuré contre l’esclavage, dont les développements ultérieurs sont désormais bien connus. 

Cette initiative autonome ne traduisait pas une opposition au MND, mais plutôt un constat politique : si la question de l’esclavage avait constitué une priorité centrale du MND, elle aurait naturellement trouvé une traduction au niveau de l’État, rendant inutile la création d’une structure spécifique.

Il convient toutefois de souligner que le MND portait un discours national inclusif, plaçant les Haratine au même niveau que les autres composantes de la population. Cette approche, progressiste dans son intention, demeurait néanmoins inscrite dans un cadre idéologique général, peu outillé pour saisir la singularité historique et sociale de l’esclavage.

Cette limite est explicitée par l’analyse de R’chid MOHAMED, qui décrit ainsi l’orientation idéologique des militants de l’UFP :

« [Quant aux militants de l’UFP, ce sont des idéologues d’obédience marxiste ou maoïste, pour qui les sociétés se divisent en “oppresseurs” et “opprimés”, conformément à l’idéologie marxiste de la “lutte des classes”, qui sera tranchée, à l’horizon, par le triomphe de la dictature ouvrière, perçue comme la fin de l’histoire et la victoire de l’humanité.] » 

Cette grille de lecture, déjà fragilisée par le recul des grandes idéologies au XXᵉ siècle, se révélait inadaptée à la réalité particulière de l’esclavage en Mauritanie. Les esclaves (« Abid ») et les affranchis (Haratine) se distinguent nettement de toutes les autres composantes sociales, y compris des castes inférieures. Par exemple, parmi les Maures, un forgeron et un griot naissent libres et peuvent bénéficier du fruit de leur travail. L’esclave, en revanche, ne peut être comparé ni aux maîtres ni à toute autre catégorie de la société. Il reste nécessaire – et encore aujourd’hui – de le libérer de la servitude, de l’instruire et de l’accompagner pour qu’il sorte de la mentalité qui constituait sa seule nourriture psychologique. L’objectif est de le faire accéder au statut de « citoyen » à part entière.

La première Constitution de 1961, adoptée sous le régime de Moctar Ould Daddah, reconnaissait formellement les Haratine comme des « citoyens ». Toutefois, cette reconnaissance resta largement déclarative et ne se traduisit pas par des droits effectifs. La majeure partie de la population haratine demeurait esclave, et pour accéder véritablement au statut de citoyen, il fallait d’abord être libre et bénéficier de ses droits.

Pour illustrer le peu d’intérêt du régime envers la question de l’esclavage, une seule circulaire fut consacrée à ce fléau, sans imposer de contraintes concrètes ni de sanctions. 

L’esclavage n’a donné lieu ni à une loi, ni à un décret, ni à un arrêté, mais à cette simple circulaire – le niveau le plus bas de l’arsenal juridique et réglementaire. Datée de mai 1966, elle témoigne néanmoins bien de la connaissance de ce phénomène en décrivant l’esclavage avec une précision rarement égalée par les textes juridiques postérieurs.

Ainsi, la situation politique des années 1960 et du début des années 1970 se caractérisait par une double limite structurelle : d’une part, un État pour lequel l’esclavage constituait un angle mort de l’action publique ; d’autre part, un mouvement progressiste, le MND, pour lequel cette question, bien que reconnue, restait secondaire par rapport à d’autres priorités nationales [2].


La naissance du combat autonome contre l’esclavage en 1974

Face à l’absence de réponses politiques effectives, les victimes de l’esclavage ont dû, par nécessité, prendre elles-mêmes l’initiative de leur émancipation. Comme le rappelle un proverbe en hassanya :

« Elajrab may hiklou yekoun rassou »
(Le galeux [3], lui seul peut se gratter.)

Cette maxime illustre de manière saisissante le principe selon lequel les victimes doivent se mobiliser pour se défendre et créer leurs propres structures de lutte.

L’esclavage demeure aujourd’hui une réalité tangible en Mauritanie. Dans le département de Néma (Hôdh Echarghi), quarante-deux adwaba (villages haratine) subsistent, dont seulement deux disposent d’infrastructures scolaires, sanitaires et de forages, en raison de la présence de quelques familles maures. Les quarante autres adwaba restent dépourvus de toute structure essentielle, vivant dans une misère inqualifiable, conséquence directe des séquelles de la servitude et de l’absence de politiques publiques adaptées.

La Mauritanie compte de nombreux Adwaba répartis dans plusieurs régions, notamment les deux Hôdh (Echarghi et El Gharbi), le Guidimaka ou le Brakna. Ces villages haratine abritent une population importante, mais restent largement délaissés par les pouvoirs publics.

La persistance de l’esclavage en Mauritanie, connue des autorités mais laissée sans prise en charge, a justifié dès 1974, la création d’une structure de lutte visant à garantir aux Haratine non seulement leur liberté formelle, mais aussi l’accès aux droits fondamentaux et aux ressources nécessaires à une vie digne.


Féodalité, école républicaine et responsabilités historiques

Le régime de Moctar Ould Daddah (MOD) et le Mouvement national démocratique (MND) partagent certaines racines sociales, tous deux issus de la féodalité mauritanienne des différentes communautés. Le régime de MOD s’appuyait sur une clientèle politique constituée par la féodalité traditionnelle, tandis que le MND cherchait à instaurer une rupture générationnelle et à promouvoir un projet national progressiste, même si la question de l’esclavage ne constituait pas, à l’époque, leur priorité majeure.

MOD appartenait à la tribu des Oulad Biéri, laquelle possédait un nombre important d’esclaves, y compris au sein de sa propre famille. Dans son ouvrage La Mauritanie contre vents et marées [4], il reconnaît avoir effectué, avec son père, des déplacements de Boutilimit au Chëmama (vallée du fleuve Sénégal) pour récupérer leur part de la récolte du mil, fruit du travail des esclaves. Cette réalité illustre la persistance de structures féodales profondément ancrées dans l’économie et la société mauritanienne.

Le MND, quant à lui, était en grande partie issu de diverses féodalités, conséquence de la politique coloniale française qui avait privilégié l’accès à l’enseignement des enfants de familles féodales, au détriment des castes inférieures, en particulier les Haratine.  

Cependant, MOD avait mis en place une politique éducative républicaine qui offrait des bourses aux admis aux concours d’entrée au lycée et au collège, et qui favorisait un brassage racial et social à travers les internats. L’émulation scolaire dans le Trarza, entre les écoles primaires de Boutilimit, Mederdra et Tékane, permettait d’alimenter principalement le lycée de Rosso. Celui-ci recevait également les élèves de différentes régions — Adrar, Tâgant, les deux Hôdh, etc.

Cette école républicaine fut à l’origine de nombreuses initiatives progressistes, notamment la création des premières structures de lutte contre l’esclavage, comme le noyau de libération des Haratine en 1974 et l’organisation El Hor en 1978, ainsi que le MND.Cette politique éducative a contribué à former une génération consciente des enjeux sociaux et capable d’organiser des mouvements autonomes de mobilisation.

Aujourd’hui, on peut mesurer le manque ressenti de cette école républicaine, qui a été supprimée par les régimes militaires successifs, rendant incertaines les tentatives de rétablissement d’un enseignement équitable et inclusif.

En matière d’esclavage, la position de MOD et des régimes militaires qui lui ont succédé présente des similitudes. Tout en étant conscient de ce fléau, MOD a adopté une politique du non-dit. Les régimes militaires ont promulgué des lois pour criminaliser l’esclavage et créé des tribunaux pour sanctionner les pratiques esclavagistes. Cependant, cette politique, bien qu’officiellement abolitionniste, a souvent été davantage symbolique que véritablement transformatrice, laissant subsister des formes d’asservissement et des inégalités structurelles.


L’UFP, l’autonomie haratine et l’horizon politique

L’Union des Forces progressistes (UFP) n’en est pas à sa première confrontation avec l’émancipation organisée des Haratine. Déjà dans les années 1970 et 1980, le MND avait contesté la création d’El Hor, organisation de libération et d’émancipation des Haratine, qualifiant ces initiatives d’« ethnicistes » et d’« antinationales ». Comme le souligne la réflexion d’Antonio GRAMSCI :

« La classe dominante ne cède jamais la direction morale et intellectuelle sans résistance » (Cahiers de prison, 1932).

Peu avant l’élection présidentielle de 2024, Biram OULD DAHD OULD ABEID (BODA) avait affirmé que l’homme d’affaires Mohamed OULD BOUAMATOU avait versé une somme d’argent à Mohamed Ould Maouloud (MOM). À la suite de ces déclarations, ce dernier porta plainte contre BODA, certains estimant que cette procédure judiciaire visait à empêcher sa participation au scrutin. Les faits ont par la suite confirmé l’existence du don évoqué par BODA, même si celui-ci s’était trompé sur le montant. L’affaire s’est finalement conclue sans conséquence politique majeure : BODA a pu se présenter au scrutin et s’est ensuite réconcilié avec MOM.

La question de l’autonomie politique des Haratine a, de nouveau, suscité des débats au sein de l’UFP, notamment dans la polémique qui a opposé ce parti aux jeunes abolitionnistes. MOM avait qualifié l’autonomie haratine de « satanique et apocalyptique », ce à quoi Mohamed DAOUD OULD IMIGINE a répondu :

« […] au-delà du caractère utopique d’une telle aspiration, et la futilité du débat qu’elle suscite, au regard d’un idéal de citoyenneté loin d’être acquis, le président Mohamed Ould Maouloud estime que l’évolution de la question haratine — passée d’une revendication sociale à une ambition politique — en complique la résolution et fait peser le risque de dérives conflictuelles, à l’image des tragédies qu’a connues le Rwanda. » [5]

Face à ces positions, Cheikh SIDATI HAMADY offre une lecture éclairante de l’enjeu :

« L’avenir de la Mauritanie ne se jouera pas dans l’invocation nostalgique d’une unité arabo-berbère essentialisée, mais dans la capacité de la nation à se confronter à son propre passé et à s’élever au-dessus de ses hiérarchies héritées. La citoyenneté pleine et entière des Haratines n’est pas une faveur : c’est la condition de possibilité d’un projet national qui refuse les angles morts de l’histoire et accueille enfin, sans réserve, l’humanité de chacun. »

Le débat porte sur la question de l’autonomie haratine ou de leur intégration à la communauté maure. Les jeunes abolitionnistes susmentionnés privilégient la première option, tandis que l’UFP défend la seconde. Cette divergence dépasse une simple question de stratégie politique : elle révèle une dynamique sociologique héritée de l’esclavage, où les rapports de pouvoir et de représentation continuent de structurer les relations entre groupes sociaux.

Si Mohamed OULD MAOULOUD, d’origine maure, a initialement formulé cette position, ce sont les deux vice-présidents haratine, Mohamed OULD SALECK et Khalilou OULD DEDDE, qui l’ont relayée en son nom. Même si leur engagement pour l’abolition de l’esclavage ne fait aucun doute, cette configuration n’est pas anodine : elle illustre, à la fois sur le plan symbolique et institutionnel, comment les hiérarchies historiques entre Maures, Abid et Haratine continuent d’influencer qui parle et qui agit.

Dans ces rapports de domination, le Maure, lorsqu’il est engagé dans un rapport de force, n’affronte jamais directement l’esclave ou l’affranchi. Il délègue cette confrontation à ses propres esclaves ou à ceux de sa tribu. Ce schéma ancien trouve ici un écho contemporain, où les mécanismes de médiation et de représentation reproduisent, sous des formes nouvelles, des logiques sociales profondément enracinées. 

Cette controverse révèle une tension entre la position idéologique de l’UFP et les défis contemporains liés à la reconnaissance des droits des Haratine. 

Elle est également paradoxale, puisque l’UFP, héritière du MND, se montre réticente à soutenir l’autonomie haratine, alors même que le MND défendait des idéaux de justice sociale et d’égalité.


Les Haratine, leur spécificité et leur identité

À quoi servirait de cantonner les Haratine à un simple arrimage à la communauté maure et arabe ? Leur avenir ne saurait se limiter à cela. Comme l’illustrent les Berbères en Algérie et au Maroc, qui ont obtenu la reconnaissance officielle de leur langue et de leur culture grâce à leurs revendications, il est possible, en Mauritanie, de construire une identité et de porter un combat autonome. Comme le souligne la journaliste berbère Hindou MINT AÏNINA :

« Nous ne tenons en fait de nos appartenances, Sanhaja, que ce qui prouve que nous étions autre chose que des Arabes : les noms de nos tribus et parfois de nos familles […] Ces noms nous rappellent trop la défaite, à défaut de l’esquiver, nous la renions, et du coup nous nous renions. »

Cette réflexion illustre combien nier ou subordonner son identité conduit à se renier. À l’inverse, les Haratine ont la possibilité de s’affirmer et de transformer leur condition. 

Le politicien et poète Aimé Césaire a écrit :

«  Ma liberté se conquiert avec ma dignité. Je ne suis pas libre si je nie ce que je suis.  »

Si l’on transpose cette idée à la Mauritanie : le pays ne doit pas regarder en arrière, mais vers la construction d’une identité haratine autonome, capable de porter ses droits et son avenir dans la société mauritanienne.

Ainsi, les Haratine doivent recourir à une action structurée, soutenue par des mesures de discrimination positive issues de politiques publiques, afin de rattraper les retards accumulés et s’affirmer pleinement comme citoyens.

L’opposition persistante de l’UFP à l’autonomie haratine illustre un complexe de supériorité intellectuelle et partisan, héritage d’une vision centralisée du changement politique. Du MND à l’UFP, cette approche se heurte à l’émergence d’un mouvement haratine autonome qui, en s’affranchissant de ces contraintes, poursuit la lutte contre l’esclavage et pour la dignité de sa communauté. Cette tension, bien que conflictuelle, témoigne de la nécessité d’un engagement indépendant et réfléchi pour assurer l’émancipation politique et sociale des Haratine.

Comme le rappelait Charles Baudelaire, cette dynamique de lutte et de résistance repose sur l’espoir :

« La lutte et la révolte implique toujours une certaine quantité d’espoir tandis que le désespoir rend muet ».

Le 01/01/2026

Mohamed Yahya Ould CIRE
Docteur en Sciences Politiques de l’Université Paris II Panthéon-Assas
Président de AHME (Association des Haratine de Mauritanie en Europe)
Site internet : https://haratine.com/Site/
Adresse mail : contact.ahme@gmail.com


[1] Kadihine signifiant les masses laborieuses
[2] Ministère de la Justice et de l’Intérieur, Circulaire en date du 16 mai 1966 à caractère confidentiel, https://haratine.com/Site/?p=191
[3] La gale est une infection cutanée contagieuse provoquée par un acarien, entraînant démangeaisons et éruptions. Non traitée, elle peut devenir grave voire mortelle, surtout dans des conditions sanitaires précaires.
[4] Mokhtar Ould Daddah : « La Mauritanie contre vents et marées » aux éditions Karthala, 2003
[5] Mohamed DAOUD OULD IMIGINE : « Sur la question haratine, le Président de l’UFP, Mohamed OULD MAOULOUD manque, une fois encore, le rendez-vous de l’Histoire » https://haratine.com/Site/?p=21502
[6] Cheikh SIDATI HAMADY : « Quand l’idéologie se fait science : réponse à Mohamed OULD SALECK pour rétablir la vérité sur les Haratine » https://haratine.com/Site/?p=21547
[7] Hindou MINT AÏNINA, « L’unité en question » – https://haratine.com/Site/?p=11636
[8] Mohamed Yahya OULD CIRE, L’identité haratine : https://haratine.com/Site/?p=19002