Première victime du Mercure de Chami… le Conseil Scientifique du Banc d’Arguin

Le Conseil Scientifique du Banc d’Arguin (CSBA) est une instance consultative du Parc National du Banc d’Arguin (PNBA) chargée de donner son avis sur tout ce qui touche, de près ou de loin, le territoire de cette réserve naturelle d’exception.

Depuis mai 2015, date à laquelle j’ai eu l’honneur de le présider, le CSBA a rendu un grand nombre d’avis, il est vrai, le plus souvent négatifs ou réservés. D’un projet de « Chami Beach » à celui d’un aérodrome en passant par des demandes diverses et variées d’installations plus ou moins farfelues, le CSBA a toujours veillé à préserver la Valeur Universelle Exceptionnelle (VUE) du PNBA. Ses avis sur les Etudes d’Impact Environnemental (EIE) ont toujours été critiques même s’ils ont toujours été demandés hors délais par la Direction.

Pendant ses sessions annuelles et à l’occasion des réunions de son bureau, le CSBA a instauré l’habitude d’organiser des sorties sur le terrain pour que ses membres s’imprègnent le plus possible de la configuration physique et socio-culturelle du territoire dont ils ont en charge la conservation.

Un premier sujet de préoccupation du CSBA fut celui des sélaciens (raies et requins). Au lieu d’être, pour ces espèces, un havre de paix et de reproduction comme le laisse supposer son statut d’aire protégée, le PNBA était en passe de devenir la plus grande zone d’abattage de ses grands prédateurs. Une filière très organisée s’était mise en place pour capturer les jeunes sélaciens, en prélever les ailerons et en sécher-saler la chair. La dite-filière exporte les ailerons vers le marché japonais via la Guinée. Le CSBA est fier de dire qu’il a participé au tarissement sinon à l’affaiblissement de cette filière en commençant par la documenter scientifiquement.

Un deuxième chantier qui occupa le CSBA et l’amena de nombreuse fois sur le terrain fut la brèche et la lagune de Bellaat. Depuis août 2013, l’Océan avait ouvert une large brèche dans le cordon littoral au niveau du Cap Sainte-Anne (dit Bellaat). A partir de cette brèche, une lagune de plusieurs dizaines de kilomètres s’était installée. Pour le CSBA, la lagune de Bellaat revêtait un double intérêt : écologique, pour l’occasion qu’elle représente d’observer la renaissance de la  biodiversité, et de gestion des risques puisqu’elle permet d’observer les mécanismes de rupture de cordon côtier qui pourraient survenir dans des zones de plus grandes densités démographiques que le PNBA, comme Nouakchott par exemple.

 

De façon générale, la Direction du PNBA a fait preuve de bonne volonté si ce n’était de volontarisme pour ces missions. Pour elle, il était important de montrer que le PNBA était appuyé par des avis motivés de son Conseil Scientifique. Il faut préciser que le PNBA a été mis sous « suivi réactif » par le Comité du Patrimoine de l’Unesco depuis la construction de la route, très controversée, de Nouamghar qui a été réalisée sans concertation  et surtout depuis l’explosion démographique et économique que vit la ville nouvelle de Chami mitoyenne du Parc.

Dès les premiers avis réservés du CSBA, nous avons senti chez la Direction quelques signes d’irritation et d’impatience qui se traduisaient parfois par des formules du genre « je ne voudrais pas bétonner le PNBA mais je ne dirais pas non à quelques infrastructures qui permettraient d’accueillir dignement des hôtes de marque ».

En mars 2018, un décret du Conseil des Ministres, modifiait la composition du CSBA. Le CSBA l’apprit par la presse. Il était question « outre le renforcement de la présence des nationaux au sein de cet organe scientifique consultatif, la modification ainsi apportée devra permettre de redynamiser son action et lui assurer davantage de proactivité pour faire face aux pressions et menaces qui pèsent sur l’espace vital du PNBA. ». Sans savoir de quoi il s’agissait exactement, le CSBA continua sa mission non sans demander quelques explications à la Direction.

En Mai 2018, le CSBA tenait sa session ordinaire à Chami. L’une de ses missions de terrain mena quatre de ses membres sur la zone de l’orpaillage située à la sortie de la ville de Chami. Un compte rendu a été fait de cette visite en séance plénière. Comme toutes les missions de terrain, un rapport a été rédigé décrivant ce que les membres du CSBA ont relevé et formulant des recommandations. Il faut dire que la situation était particulièrement alarmante car ce site utiliserait jusqu’ à 200 kg de mercure par jour, mercure qui sera intégralement transporté par le vent soit sous forme de poussières (boues de lavage séchées) soit sous forme de vapeur (grillage au chalumeau de l’amalgame) et se déposera inévitablement dans les vasières du PNBA. Le rapport du CSBA, après avoir été examiné par le Conseil d’Administration du PNBA, a été « fuité » et publié dans la presse locale.

Sans savoir s’il y avait un lien de cause à effet, nous apprendrons quelques semaines plus tard que l’Administration avait interprété le décret de modification de la composition du CSBA et l’arrêté d’application correspondant comme étant équivalent à une dissolution de fait de notre Conseil.  Alors que le CSBA entamait la deuxième année de son deuxième et dernier mandat (2 fois 3 ans), le voilà dissout. La Direction a été chargée de reconstituer, par nomination, le nouveau CSBA.

Pour s’assurer que je ne pourrais faire partie du nouveau CSBA, la Direction s’est appliquée à prendre deux mesures : (i) dans l’arrêté d’application, il sera précisé que le président du CSBA ne pourra être résident à l’étranger, (ii) dans la liste des spécialités choisies, il fallait éviter la « chimie » ou la « biochimie ».

Reste à répondre à une question : pourquoi, il y a de cela cinq ans, la même Direction était venue chercher le « chimiste » que je suis au fin fond de son Massif Central français pour lui demander de présider le CSBA ?

Il est évident qu’il faudrait, dorénavant,  éviter d’avoir un chimiste si on tient à continuer à dissimuler la bioaccumulation du mercure dans une zone considérée comme la nurserie de poissons et d’oiseaux pour une bonne partie de la planète.

Ce n’est pas l’année qui me restait à la présidence du CSBA qui me fait écrire ce papier. C’est plutôt le caractère cavalier et quelque peu mesquin du procédé qui me révolte et m’attriste.

Je souhaite bonne chance et bon vent au nouveau CSBA qui compte une grande partie d’amis et collègues avec lesquels j’ai eu un réel plaisir à travailler et que j’estime. Juste deux ou trois points pour finir :

  1. Le PNBA est un joyau dont la nature nous a gratifié et dont nous avons, à notre tour, fait don à la Terre ;
  2. C’est une aire de moins en moins protégée et qu’assaillent des dangers de tous les côtés (hydrocarbures en mer, exploitations minières sur terre, mercure à ciel ouvert comme voisinage, pression démographique de Chami et surtout appétits immobiliers et de tourisme sauvage) ;
  3. Le PNBA abrite des populations humaines des plus fragiles et des plus déshéritées, les Imraguen. Ces populations méritent de bénéficier de ce que rapporte leur environnement sans être obligées de le saccager. Le CSBA a proposé un certain nombre de pistes de valorisation de produits naturels issus du PNBA et que les Imraguen pourraient exploiter de façon durable. Il s’agit, par exemple, des argiles vertes (application en cosmétiques), du cuir de poisson (tannage des peaux de mulets), du recyclage des déchets plastiques qui jonchent et défigurent certaines parties de la côte…etc.

 

Clermont-Ferrand le 27 Novembre 2018           

Pr. Mohamed BABA, Ancien Président du CSBA