Comment le medh, gospel de Mauritanie, a gagné ses lettres de noblesse

La chercheuse indépendante Ferdaous Bouhlel retrace l’itinéraire de ce chant religieux d’émancipation de la communauté haratine, statutairement associée aux descendants d’esclaves. 

C’était un jeudi soir, pendant le mois du ramadan, en mars. J’avais déjà assisté à des représentations de chants de medh auparavant, mais ce soir-là, le collectif Teranim, qui organisait l’événement, célébrait quelque chose d’un peu spécial. Le Conseil des ministres venait tout juste d’adopter un projet de «décret portant reconnaissance du Centre Teranim» comme «association d’utilité publique». Quelques jours auparavant, Mariem Mint Mohamed Fadel Ould Dah, la première dame de Mauritanie, visitait les locaux de l’association dans l’une des ruelles sableuses du quartier populaire d’Arafat, à Nouakchott. Ce déplacement de l’épouse du président Ghazouani valait, en réalité, davantage que tous les textes de loi.

Il marque un pas décisif et inédit dans la reconnaissance des droits sociopolitiques des Haratines. Aussi appelés Maures noirs (car ils font partie de la composante hassanophone de la Mauritanie), ils constituent un groupe social statutairement associé aux descendants d’esclaves. Les Haratines ont entrepris un processus identitaire afin de se distinguer des Maures blancs, leurs anciens maîtres. Après plus de dix années de lutte, d’obstacles administratifs et de marginalisation par les autorités, le collectif Teranim est enfin reconnu. Mieux, le medh, porte-voix de la musique et du combat des Haratines, est devenu un symbole de rassemblement et de paix.

Transcender les traumatismes de l’esclavage passé

Souvent décrit comme le «gospel de l’ouest du Sahara», le medh est un registre de chants populaires, forgé dans le monde rural. Il se compose de plusieurs unités de chants dits responsoriaux (reprise d’un soliste à l’identique par un chœur). Accompagnés de redh (rythme, danse, onomatopées, sons), les chants sont interprétés à tour de rôle par les chanteuses du groupe. Ce soir-là, dans la salle de spectacle de l’institut français de Nouakchott, au rythme d’un tam-tam, les «voix de Tislem» étaient portées par douze jeunes femmes.

«J’ai commencé à aimer le medh quand j’avais 9 ans, m’a raconté Chaba, une jeune chanteuse du groupe. Ma mère, très pratiquante, était défavorable au fait que je chante. Durant plusieurs années, elle m’a accompagnée pour assister aux représentations dans les quartiers. Aujourd’hui, le medh me donne une joie du cœur que je ne peux pas expliquer.»

Le medh relate l’histoire du prophète Mahomet, de ses amis, de ses victoires, mais décrit aussi son caractère, sa peau, ses dents, sa barbe… le temps et l’espace s’en trouvent rétrécis «au point de croire que le Prophète est juste là, tout prêt, de l’autre côté de la dune».

A la fois litanie et joie, le medh donne la chair de poule et soulève le cœur. Les Mauritaniens lui attribuent une fonction cathartique. Caractérisé par sa dimension raouhaniya (en arabe, «qui touche le cœur»), il s’apparente à un rite initiatique de guérison, permettant de surmonter l’adversité du quotidien. Et, pour les Haratines, de transcender les traumatismes et les stigmates de l’esclavage passé, aidant en cela «à rester humains», selon les mots de Mohamed Ali Bilal, président du Centre Teranim.

«Double conscience»

W.E.B. Du Bois (1868-1963), sociologue américain et auteur de l’ouvrage majeur les Ames du peuple noir (The Souls of Black Folk, 1903) a développé le concept de «double conscience» pour décrire la situation des noirs américains au début du XXe siècle : «C’est une sensation bizarre, cette conscience dédoublée, ce sentiment de constamment se regarder par les yeux d’un autre… chacun sent sa nature double – un Américain, un noir ; deux âmes, deux pensées… deux idéaux en guerre dans un seul corps noir, que seule sa force inébranlable prévient de la déchirure.»

La construction identitaire des Haratines en Mauritanie a traversé des tourments similaires : comment se défaire (parfois s’arracher), en tous les cas se distinguer des Beidanes (les Maures blancs), anciens maîtres et figures de la domination, tout en admettant partager avec eux, un terroir, une langue (le hassanya), des liens, un avenir, voire une fraternité commune ? Comment, dans le même mouvement, lutter contre et lutter avec eux ?
L’identification culturelle des Haratines à travers le medh poursuit ce même paradoxe : comment cet art populaire singulièrement rural et «subalterne» a pu à la fois constituer un marqueur de condition sociale, mais aussi, dans le même temps, un levier de rassemblement et de pacification, un espace inédit d’appropriation collective ?

Bien que l’affranchissement juridique des Haratines ait été officiellement proclamé en novembre 1981, leur reconnaissance sociale et identitaire s’est construite progressivement, parfois sous forme de protestation, et, en grande partie, à travers la culture et la spiritualité. Le medh joua un rôle central dans ce dispositif de résistance.
Vitrine de la culture mauritanienne

Les sociologues du chant religieux chez les esclaves noirs américains ont produit un cadre théorique nommé spirituals pour décrire ce dispositif de contre-culture visant à forger une identité autonome et distincte de celle imposée par les maîtres. Dans le cas mauritanien, le mécanisme d’émancipation des Haratines n’a pas donné lieu à une dissidence culturelle à proprement parler. Au contraire, il s’est construit à travers un dispositif de contre-conduite qui a consisté à maximiser leur sensibilité religieuse, et contre toute attente, à la rendre opératoire.

Mohamed Ali Bilal de Teranim nous décrit cette spécificité : «Nous avons longuement débattu sur la façon de mener ce combat. J’ai tout de suite compris que pour y arriver, il fallait trouver un dénominateur commun, quelque chose qui rassemble tout le monde. Le medh joua ce rôle.» Cette dissidence a consisté à conduire des personnes généralement considérées comme analphabètes, peu instruites des sciences religieuses, à atteindre un certain degré d’amour (mahaba) pour le Prophète, dévotion initialement réservé aux Beidanes, et plus spécifiquement aux segments des zwaya (tribus maraboutiques) et des confréries.

Le medh des Haratines fut porté au cœur de la cité, dans les espaces publics, dans les mariages, à la télévision et même en dehors du pays. Selon Mohamed Ali Bilal, «l’un de nos plus grands défis était interne à la communauté : les notables haratines qui ont réussi socialement, ne venaient pas à nos événements, ils voyaient leur présence comme un aveu honteux de la condition servile de leurs grands-parents. Il y a treize ans, pour notre premier festival, nous avions 45 spectateurs. Cette année il y en avait 6 000. Aujourd’hui, le medh a autonomisé les femmes, a rendu la dignité aux Haratines, et a permis de recréer des liens de paix avec les autres communautés». Il est aujourd’hui considéré comme une vitrine de la culture mauritanienne.

Le 28 avril 2026
Par Ferdaous Bouhlel
Source : Libération