Prévue comme une journée de commémoration du manifeste pour les droits politiques, économiques et sociaux des Haratines, la date du 29 avril 2026 s’est finalement révélée être un moment de rupture pour l’une des tendances rivales et une phase d’entrave et de frustration pour l’autre. Une journée triste pour la lutte des Haratines dont les répercussions peuvent entraîner de lourdes conséquences au regard de la campagnes de dénigrement ayant opposé certains leaders du manifeste. Une journée qui interroge plus que jamais le subjectivisme qui nourrit des divisions politiques au sein de la cause haratine dans sa globalité.
Des divisions fortement instrumentalisées et influencées par le système politique discriminatoire et les forces suprémacistes conservatrices, dans un rapport de force qui leur est nettement favorable.
En effet, au pouvoir comme dans l’opposition, l’engagement politique des Haratines oscille entre deux approches. D’une part, celle du système politique, qui tend à diluer la question haratine dans un cadre essentiellement social ; d’autre part, celle du courant identitaire haratine, qui cherche à l’affirmer comme une problématique spécifique, à la fois politique, économique et sociale, propre à une composante à part entière de la société.
Si la combinaison de l’héritage esclavagiste et des effets persistants de la discrimination alimente une forme de prédominance néo-esclavagiste, consolidant ainsi l’approche du système, celle-ci se heurte néanmoins aux réalités politiques, économiques et sociales vécues par les Haratines. Ces réalités les maintiennent de fait dans une marginalisation spécifique, constitutive de leur condition. Cette marginalisation, marquée par la misère, les privations et la stigmatisation — désormais indissociables de la haratinité — constitue à la fois une source de légitimité et une caution morale en faveur d’une autonomie identitaire et politique fondée sur leurs expériences historique et contemporaine.
L’aspiration à une telle autonomie, appelée à se structurer autour d’une singularité communautaire éprouvante, est de plus en plus assumée. Toutefois, elle demeure encore largement virtuelle et représente un véritable défi pour le militantisme haratine : non seulement elle peine encore à susciter une mobilisation significative, mais elle engendre également des divergences sur le positionnement politique encore impacté par l’accoutumance et le conformisme de l’héritage esclavagiste. Ces divisions ouvrent la voie, d’une part, à un pragmatisme opportuniste au sein de certaines élites, et, d’autre part, à l’instrumentalisation par le système.
Dans ce contexte, pour s’attirer les faveurs du pouvoir, la stratégie la plus courante consiste à afficher une prise de distance vis-à-vis du militantisme identitaire haratine, lequel, de son côté, recourt le plus souvent à des ressorts populistes pour asseoir son leadership.
Entre ces deux formes d’opportunisme, un vide persiste. Il appelle l’émergence d’une lutte à la fois rationnelle, engagée et assumée, capable de transformer la prise de conscience des Haratines en un véritable levier d’émancipation progressive. L’enjeu demeure la constitution d’une force politique haratine consciente, déterminée et influente, porteuse d’un projet d’émancipation réelle, de transformation sociétale et d’une vision d’une Mauritanie républicaine, inclusive et pleinement citoyenne.
Il convient, à cet égard, de rappeler aux réfractaires à la lutte spécifique des Haratines — souvent qualifiée à tort de combat sectaire ou divisionniste, aussi bien par un progressisme défaillant, complaisant et désorienté que par un conservatisme incapable de considérer les Haratines autrement qu’à travers le prisme réducteur de leur passé esclavagiste — qu’aucune convergence nationale sérieuse sur la question haratine ne saurait se construire que sur la base de leur dynamique propre.
Notre histoire politique récente en atteste : malgré toutes les critiques dont elle fait l’objet, cette lutte a constitué le principal vecteur des avancées, certes encore timides, enregistrées dans la prise en charge de la question de l’esclavage. Certes, en l’état, la lutte spécifique des Haratines peut sembler sensible, incertaine, voire risquée. Elle n’en demeure pas moins légitime, pertinente, et même indispensable à tout projet de changement.
Dès lors, le pragmatisme, la prévoyance dictent qu’elle soit normalisée, dépassionnée, soutenue et accompagnée afin de devenir le socle d’un projet national de règlement de la question haratine et, au-delà, d’une véritable transformation de la Mauritanie.
L’erreur serait plutôt de la combattre ou de la diaboliser du seul fait de son caractère spécifique. Une telle posture ne pourrait que nourrir, à juste titre, le sentiment d’une volonté d’imposer la perpétuation d’un paternalisme d’un autre âge. Cette attitude est dangereusement conflictuelle, et ses partisans gagneraient à s’en départir, non seulement parce qu’elle est désormais en décalage avec le bon sens, mais aussi parce qu’elle menace la cohésion et l’unité nationales.
Cette courte analyse montre que les événements du 29 avril 2026 et leurs répercussions traduisent, à bien des égards, la tension permanente entre ces deux approches de la lutte haratine, tension entretenue par le système politique.
En effet, confrontée à un recul de son influence et à un déficit d’adhésion face à sa rivale, la tendance des fondateurs du Pacte (Manifeste) pour les droits politiques, économiques et sociaux des Haratines a retenu ce jour, en raison de sa forte portée symbolique, pour dissoudre le mouvement, abandonner la référence à la haratinité qui en constituait le fondement et lui substituer l’étendard de la citoyenneté, marquant ainsi son engagement dans une nouvelle dynamique de lutte.
S’il est légitime, dans un tel contexte, d’initier une nouvelle voie de lutte au service de causes justes, ce renoncement spectaculaire à la haratinité n’en constitue pas moins une prise de distance qui interroge à plus d’un titre, d’autant que la citoyenneté équitable représente précisément l’aboutissement de la lutte spécifique des Haratines.
Faut-il y voir un retour désespéré au bercail nassériste ou un virage dicté par un impératif de survie politique, en direction du pouvoir, point de chute habituel des courants politiques
opposants en perte de vitesse ?
Il est toutefois certain que ce reniement, tant par ses motivations que par ses modalités et son timing, intervenant après des années de parrainage d’une cause juste et légitime, n’est de nature à créditer aucune des initiatives, l’ancienne comme la nouvelle. Il pourrait, en effet, entamer une nouvelle fois la crédibilité du combat haratine, à un moment où semble émerger, au sein de la classe politique, une forme de consensus en faveur du dépassement de la question haratine — consensus qui tend à en imposer désormais la pleine légitimité dans le débat national. D’autant plus que la rhétorique globalisante et euphémistique de cette nouvelle orientation politique dissimule mal une volonté de discréditer le discours militant de la lutte haratine. Celui-ci a pourtant vocation à interpeller, revendiquer, dénoncer, contester et démystifier — en somme, à assumer pleinement la dimension explicite du manifeste aujourd’hui abandonné.
S’il devait légitimement y avoir rupture, celle-ci se doit de ménager non seulement l’avenir, mais aussi l’esprit d’une initiative qui faisait honneur à ses fondateurs.
Quant à la deuxième tendance, elle doit désormais assumer l’héritage d’un pacte profondément ébranlé et discrédité. Elle doit surtout se départir de l’illusion d’une popularité fondée sur une manifestation annuelle, soumise au bon vouloir d’un régime qui ne manquera pas de prétextes pour l’empêcher s’il la juge compromettante. Cette popularité est par ailleurs, d’autant plus aléatoire, qu’elle est entachée d’incohérences, en raison de la participation de forces ou de personnalités politiques qui accordent peu d’importance à la cause haratine et qui profitent de l’opportunité médiatique de cette manifestation symbolique pour se donner bonne conscience et afficher une adhésion de façade. Le cas le plus révélateur est sans doute la participation du parti au pouvoir, El Insaf, qui s’affiche au premier rang de la manifestation annuelle du manifeste, alors même que le régime commémore au rabais et en catimini la journée nationale de lutte contre l’esclavage.
Trouver une alternative à cette manifestation annuelle constitue désormais un impératif de survie pour le Manifeste. Une actualisation annuelle de son document fondateur, élaborée en collaboration avec ses véritables soutiens, permettrait de préserver la convergence qu’il suscite et de bâtir un rassemblement national autour d’une conception partagée de la résolution de la question haratine.
Une telle production intellectuelle pourrait non seulement, si nécessaire, se substituer à la manifestation, mais aussi être remise chaque année aux autorités compétentes, tout en étant médiatisée, vulgarisée et enrichie par des conférences-débats.
En somme, les dirigeants du pacte — ou Manifeste — se doivent, à l’avenir, de dépasser la routine, l’inaction et le populisme qui ont marqué leur gestion passée, afin de relever le défi d’une lutte assumée et rationalisée, inscrite dans un cadre de rassemblement efficient et aussi large que possible.
Mohamed Daoud Imagine
Le 6 mai 2026
