Le thème du colloque organisé par le Centre Maghrébin des Études Stratégiques le samedi 31 janvier 2026 — « Les séquelles de l’esclavage en Mauritanie : entre les exigences du développement et instrumentalisation politique » — soulève d’emblée de nombreuses interrogations. Pourquoi parler de « séquelles de l’esclavage » plutôt que de la « question de l’esclavage » ? Pourquoi évoquer « instrumentalisation politique » plutôt que les faillites des systèmes politiques ?
L’exposé introductif du président du centre laisse transparaître quelques éléments de réponse significatifs, malgré une approche qui se veut « scientifique » et une « objectivité » pour le moins mal assumée. Il a dressé un tableau alarmiste, passant en revue les faillites des politiques socio-économiques des différents systèmes et mouvements politiques, avant de conclure sur l’instrumentalisation de la question de l’esclavage par les régimes en place, par les « défenseurs de la cause » (أصحاب القضية) ainsi que par certaines instances internationales.
Mais pourquoi passer sous silence les dimensions sociologiques et anthropologiques de cette question ? Pourquoi ne pas pointer la persistance d’une mentalité esclavagiste, qui continue d’alimenter l’idéologie suprémaciste et chauvine des systèmes politiques, et qui explique en grande partie leur absence de volonté politique réelle ? Pourquoi sous-estimer implicitement le rôle historique des mouvements abolitionnistes, tout en mettant en exergue leur supposée nuisance opportuniste ? Et enfin, pourquoi refuser de nommer explicitement les Haratines, en leur préférant l’appellation vague et euphémisante de « défenseurs de la cause » ?
Ce choix discursif ne peut se comprendre que comme une volonté délibérée d’éviter de situer les véritables responsabilités, tant historiques que contemporaines, tout en persistant dans une stratégie désespérée d’appropriation et d’invisibilisation des Haratines.
S’agissant du thème lui-même, il peut sembler, de prime abord, en décalage avec la problématique qu’il prétend aborder. Car si les séquelles de l’esclavage demeurent vivaces, c’est leur transformation en une problématique haratine, complexe et multidimensionnelle, qui constitue aujourd’hui le cœur du débat, celles-ci n’en représentant que les causes originelles. Débattre aujourd’hui des « séquelles » revient à réduire une question existentielle, sous couvert d’un euphémisme politique, qui peine à masquer une posture de déni face à une réalité tangible : la discrimination, la marginalisation, la privation et l’invisibilité persistantes des Haratines.
Il aurait été plus pertinent d’opter pour un thème plus factuel, tel que : La problématique haratine ou la question de l’esclavage : entre le défi de la fracture sociale et la dérive discriminatoire d’une mauvaise gouvernance systémique.
Quant à l’exploitation politique opportuniste de la question de l’esclavage par certains leaders de la cause haratine — car ce sont bien eux qui sont ciblés — elle existe, elle est indéniable et condamnable. Cependant, ériger systématiquement cette réalité en argument-bouclier pour esquiver, dénaturer ou délégitimer l’engagement des Haratines à défendre leur cause l’est tout autant. Une telle posture relève de l’hypocrisie et participe d’une subtilité néo-esclavagiste manifeste. Car, au-delà du discrédit que l’on cherche à jeter sur certains leaders haratines, c’est leur lutte spécifique qui dérange et que l’on tente désespérément de neutraliser.
Mais pourquoi ? Et qu’y a-t-il en contrepartie ?
En réalité, les Haratines n’ont d’autre choix que de lutter en tant que tels pour recouvrer leurs droits à la liberté, à l’émancipation et à une participation pleine et entière à la gestion de leur pays. Quelle alternative nationale, inclusive, patriotique et citoyenne leur est aujourd’hui proposée, qui soit prête à poser la question haratine comme un impératif prioritaire et à la prendre en charge politiquement de manière frontale ?
Face à un système discriminatoire et clientéliste, face au rouleau compresseur que constitue une bourgeoisie conservatrice — cette « Mauritanie profonde » — largement impliquée dans les rouages du pouvoir, le silence ou l’effacement ne peuvent être présentés comme des options crédibles. Quelle institution, quel courant, quelle personnalité politique est prête à se sacrifier — en s’aliénant le système en place, la tribu, la communauté, les soutiens financiers et l’électorat conservateur — pour défendre la cause haratine, une cause méprisée et hautement sensible, sans l’appui ni l’engagement spécifique du militantisme haratine ?
Dès lors, le « sectarisme » diabolisé des Haratines apparaît comme une nécessité absolue : il serait non seulement légitime, mais aussi indispensable pour qu’ils prennent pleinement conscience de leurs infortunes, qu’ils s’assument et se structurent en une force politique déterminante autour de leur cause, qui doit naturellement constituer la raison première de leur engagement.
Sans toutefois justifier l’opportunisme politique, quel qu’il soit — et a fortiori celui, tant décrié, de l’activisme politique haratine — une mise au point s’impose : la dépravation politique n’est nullement l’apanage d’une prétendue élite haratine récemment initiée à la politique. Elle est ancienne, diffuse, et largement partagée. À l’exception de brèves périodes de militantisme clandestin, l’histoire coloniale et postcoloniale de la Mauritanie est jalonnée d’allégeances et de collusions clientélistes avec tous les systèmes politiques, d’abord avec le colonisateur, puis avec les pouvoirs successifs de l’indépendance. Ces pratiques, caractérisées par des courtisaneries zélées et des changements de loyauté déshonorants, sont le fait de personnalités et de groupes sociaux qui se prétendent pourtant les dépositaires de la gloire, de l’honneur, de la dignité et de la légitimité religieuse.
De cette mise au point, on peut déduire que c’est bien le rapport de force, encore favorable aux forces conservatrices et soutenu par un système non moins chauvin, qui pousse les Haratines vers une cristallisation identitaire de fait. Ainsi, on est conduit à reconnaître que les Haratines sont victimes autant de leur passé que de leur présent. La question haratine ne peut dès lors se réduire aux seules séquelles de l’esclavage, une expression trop vague et fourre-tout pour rendre compte de la réalité vécue par les Haratines et des paradigmes factuels qui en découlent.
Aujourd’hui, toute avancée tangible ne sera possible que si les Haratines, en tant que communauté pleinement consciente de leur histoire et de leur identité, deviennent les acteurs déterminants de leur propre émancipation et de l’avenir de la Mauritanie. Eu égard à leur passif esclavagiste, toute diabolisation de leur assomption ou de leur engagement militant ne saurait être neutre : elle risque de se percevoir, et à juste titre, comme une volonté d’étouffement et de domination. La reconnaissance de leur rôle actif et de leur capacité à porter leur cause constitue ainsi une condition sine qua non pour construire une Mauritanie véritablement inclusive et citoyenne.
MOHAMED DAOUD IMIGNE
2 février 2026
