De l’histoire des Kadihines…De Bedine Abidine

De l’histoire des Kadihines...De Bedine Abidine« Les kadihines qui ne connait pas ce nom qui faisait peur à certains, et suscitait l’espoir pour d’autres. Ce mouvement a mobilisé des milliers des jeunes, des femmes, et des hommes de toutes nos nationalités et s’est incrusté dans le tissu social de notre pays pour un monde meilleur, « des lendemains qui chantent ».

Cette histoire intrinsèque de notre pays a été une école de la pensée et de l’action. Peut-être …de l’Utopie.

Elle est relatée par un homme qui a vécu et a pris part à ce rêve qui continue de nos jours à stimuler encore des générations de mauritaniens pour l’unité et la cohésion sociale de notre pays.  »

Quelques séquences de l’histoire du MND

Soumeida un vrai militant kadihine

1ère partie

Le camarade Soumeida fut un vrai militant kadihine, au sens de son appartenance à part entière à la mouvance kadihine de l’époque. Est juste aussi ce qu’a rapporté du regretté défunt le ministre Mohamed Vall Bellal, en considérant l’impact qu’exerçaient sur lui ses premières sources d’inspiration idéologiques. Il s’agissait d’un mélange d’opinions nationalistes arabes gauchisantes, fortement influencées par le courant d’émancipation mondial dominant qui balayait le monde entier en ce moment-là, tel un volcan en pleine irruption (opinion de Beden O Abidine).

On peut en déduire que Soumeida pourrait ne pas être qualifié de kadihine, au sens d’appartenance formelle au parti des Kadihines, qui verra le jour bien après son décès, bien qu’il fasse partie des camarades ayant posé les premiers jalons du Mouvement National Démocratique (MND) à Tokomadji, en 1968. Il s’agit de :

– feu Sidi Mohameded Soumeida

– feu Mohamed El Moustafa O Bedredine

– le poète Ahmedou O Abdelkader

– Mohameden O Ichidou

– Mohamed Ainina O Ahamed El hadi

– Beden O Abidine

Rappelons que l’idée de kadihines (au sens de masses laborieuses) était apparue au lendemain des événements de 1966 et s’était ancrée davantage, suite à la répression des travailleurs de Zoueirat.

Rappelons également que le nom kadihine fut porté par le mouvement avant la création du Parti des Kadihines de Mauritanie (PKM). De même, le mouvement de gauche dans son ensemble fut influencé par le courant marxiste.

Notons ici que le marxisme avait fourni aux sciences sociales de précieux moyens d’analyse politique, économique et sociale, en se basant sur une approche académique.

Abdelkader O Mohamed rapporte qu’après avoir envoyé la liste du groupe de Tokomadji au camarade Beden Abidine, celui-ci lui avait fait parvenir la réponse suivante :

Cher frère Abdelkader Mohamed, concernant le congrès constitutif du Mouvement Démocratique, je confirme que tout ce que vous avez noté est entièrement vrai. Toutes les personnes dont les noms figurent dans votre écrit s’étaient bien réunies dans la maison de Mohamed Ainina ould Ahmed El hady au village de Tokomadji à 60 km de la ville de Kaédi, capitale de la wilaya du Gorgol, sur la rive droite du fleuve Sénégal.

Cette rencontre historique avait eu lieu probablement entre le 1er et le 3 avril 1968. Il était prévu que le camarade Mohamedou Nagi O Mohamed Ahmed se joigne aux participants, mais son éloignement arbitraire à l’extrême est du pays l’en avait empêché. Le régime de l’époque recourait fréquemment aux mesures coercitives contre ses opposants, y compris les mutations arbitraires dans des zones reculées du pays. Dans ce cadre, Mohamedou Naji avait été muté à Bousteyla, encore petite bourgade sur les frontières avec le Mali, à quelques 80km de l’arrondissement de Timbedra. Entravé par les difficultés d’un long voyage, il se trouvait encore à Kiffa au moment où ses camarades achevaient la rencontre de Tokomadji. Il sera amplement informé des décisions finales, notamment l’insistance des congressistes sur l’unité nationale et les détails de la nouvelle orientation. Il accompagnera, aux premières lignes, ses camarades dans la longue marche qu’ils allaient entamer ensemble à partir de cet instant.

Les mutations arbitraires dans les coins les plus reculés de notre vaste pays et leurs fâcheuses conséquences frappaient également les deux distingués camarades, feu Mohamed El moustafa O Bedredine et le poète Ahmedou O Abdelkader (à qui nous souhaitons prompt rétablissement), mais ceux-ci avaient rejoint à temps la réunion de Tokomadji. Le premier venait du village de Ghabou et le second de celui d’Ajar, là ou il avait écrit son célèbre poème : « Une nuit et un jour dans le musée de l’Histoire » (1). Les deux villages sont situés dans la wilaya du Guidimagha. Maître Mohameden O Ichidou, une autre célébrité du mouvement MND, avait regagné Tokomadji à partir de Kiffa, la capitale de la région de l’Assaba.

………………………………………………………

(1) ليل ونهار في متحف التاريخ

2ème partie

Quel rapport le groupe fondateur de Tokomadji avait-il avec le courant nationaliste arabe et comment s’était opérée sa mutation en mouvement démocratique mauritanien ?

J’ai posé cette question au camarade Beden qui, comme nous l’avons déjà souligné ci-dessus, fut l’un des membres fondateurs de Tokomadji. Il a répondu comme suit :

« À l’époque, les nationalistes arabes, même en Égypte, étaient organisés dans des structures complètement clandestines. Ils considéraient l’Égypte et sa révolution comme la Kaaba de la liberté, en dépit des poursuites et de la répression féroce dont ils faisaient l’objet de la part de l’État nassériste égyptien.

Sur le plan idéologique, nous étions liés aux dirigeants de ce courant à travers un périodique intitulé « Elhouriya » installé à Beyrouth, en plus d’autres liaisons clandestines par l’intermédiaire des camarades, via le mouvement général des nationalistes arabes.

Cependant, nous menions notre activité militante intérieure en Mauritanie d’une façon indépendante, sans aucune ingérence de nos collègues du Proche Orient. Nous mettions l’accent sur la défense de l’arabité de « Bilad Chinguit » et la demande persistante de l’officialisation et l’élargissement de l’enseignement de la langue arabe par le régime du président Mokhtar O Daddah.

Pour atteindre cet objectif, on s’appuyait sur le syndicat des enseignants arabes, mené par feu Mohamed El moustafa O Bedredine, Mohamedou Naji O Mohamed Ahmed et le poète Ahmedou O Abdelkader. Ce dernier n’avait cessé d’illustrer et de graver dans les consciences nos objectifs, à travers les meilleures séquences de sa production littéraire.

Je me rappelle avoir lu dans le périodique « Elwaghiou » (réalité), publié par le syndicat arabe et dirigé avec grand talent à l’époque par le camarade Mohamedou Naji, une série de courts et passionnants récits écrits par le camarade Ahmedou Abdelkader. L’un de ces récits racontait l’histoire d’un diable, d’une apparence horrible et d’une voix terrifiante. Il volait dans les cieux à l’aide de deux gigantesques ailes. A chaque fois qu’il survolait une ville, il se mettait à écouter attentivement. S’il entendait les appels des muézins et le parler arabe, il manifestait une grande joie et restait le maximum de temps à planer au-dessus.

Dans le cas contraire, si ses oreilles étaient brouillées par le parler français, il se fâchait puis se pressait pour s’éloigner de cet espace indésirable, en comblant les habitants de la ville concernée d’invectives et d’insultes.

En ce temps, nous avions aussi un magazine du nom de « Mouritania Elvetat » (Jeune Mauritanie). Il était rédigé et édité par le camarade, l’homme de lettres et poète Mohameden O Ichidou. Sa ligne éditoriale était d’obédience nationaliste arabe. Une fois, dans une nuit d’été, j’ai visité avec Ichidou une maison en banco au toit en zinc, une bâtisse d’une modestie frappante et en même temps d’une valeur inégalée, puisqu’elle abritait un militant historique exemplaire : feu Bouyagui O Abidine. Nous étions entrés dans la maison par une porte ouverte tout le temps à tout visiteur, sans aucune discrimination. L’homme qui était connu pour sa remarquable hauteur morale nous reçut avec beaucoup d’égards.

Après les salutations d’usage, il nous informa que le lieu avait fait l’objet la nuit précédente d’un cambriolage systématique de la part de la police du régime néocolonial. « Ils ont volé », a-il dit, les appareils d’impression et de tirage qui se trouvaient dans le bâtiment. Bouyagui utilisait ce matériel pour imprimer son propre périodique du nom de « Saout Echaab » (la voix du peuple). Il s’en servait pour s’en prendre de façon acerbe aux rapports qu’entretenait le régime mauritanien avec l’ancienne puissance coloniale.

« Les pauvres, disait-il, « ne savent pas que je suis en mesure de compenser tout ce qu’ils ont volé en un clin d’œil, uniquement avec le prix de quelques-uns de mes nombreux moutons blancs ! ». Après avoir écouté de précieux conseils du regretté Bouyagui, nous lui avions demandé une machine de tirage pour la publication d’un numéro de notre « Mouritania Elvetat ». Il nous l’avait offerte aussitôt et avec grande joie.

Retournons au climat de la réunion de Tokomadji. Si je me rappelle bien, le Moyen Orient demeurait affecté par les conséquences destructrices de la déroute des pays arabes dans la guerre de 1967. Ce fut une catastrophe pour le courant nationaliste arabe. Partout dans le monde, de profondes révisions s’en suivirent. Sous l’influence du périodique militant « Elhouriya » on était plutôt plus proche des nationalistes arabes palestiniens.

L’intérieur du pays connaitra une recrudescence sans précédent des luttes des élèves, étudiants et travailleurs. L’ampleur du rôle de ces derniers sera couronnée par la grève générale à la société des mines de Mauritanie (MIFERMA). Grève qui fut noyée dans le sang à la fin de mai 1968, avec plus d’une dizaine de morts et de nombreux blessés.

A la mémoire des victimes, le poète Ahmedou Abdelkader composa son célèbre poème « Rissalet Elaajouz » ou lettre de la vieille femme. A l’aide d’une fibre romantique émouvante, Chaèr Ahmedou, décrit l’image de cette vielle femme, le cœur meurtri, pleurant son fils tué avec traitrise au cours de ce qu’il était désormais convenu d’appeler « les événements sanglants de Zoueirat » ou « le massacre de Zoueirat ». Une lettre que la vieille adressait au « chef suprême du pays », sans savoir si réellement elle aura une réponse appropriée à sa douloureuse question.

Peut-être la réponse allait-elle émerger au fil des démarches pressantes de concertations initiées par le groupe des fondateurs avec les divers groupes d’opposition au régime, en vue de réunifier l’ensemble des courants d’opposition nationale et les forces vives du pays. Le mot d’ordre consensuel sera : « Medou leydine lel kadihine » (tendez les mains aux militants du mouvement national naissant).

3ème partie

Début de la coordination avec les autres courants politiques

Certains commentateurs pensent que le camarade Beden n’a pas répondu à la question centrale soulevée dans la partie précédente, concernant l’attitude du groupe de Tokomadji vis-à-vis du nationalisme arabe. Je pense (et c’est peut-être le point de vue des kadihines) qu’il a brillamment répondu à la première partie de la question relative au rapport entre le groupe de Tokomadji, groupe fondateur du MND, et le courant nationaliste arabe. Il avait démontré l’influence de l’idéologie nationaliste de gauche sur l’ensemble des membres du groupe et leurs activités.

S’agissant du point de vue exprimé par son excellence le ministre Mohamed Vall O Bellal à propos de l’appartenance originelle du camarade Soumeydaa au courant nationaliste arabe, le camarade Beden Abidine y adhère entièrement. C’était au temps où l’appartenance se référait aux principes et non pas aux personnes.

Le ministre Bellal donne son témoignage sur les rapports si étroits qui existaient entre les camarades Beden et Soumeydaa, à partir d’une position privilégiée, puisqu’il avait cohabité pendant une longue période avec le camarade Soumeydaa à l’université de Dakar. Il en ressort que les deux militants du mouvement patriotique naissant furent parmi les premiers à mener une action de coordination entre les membres du groupe fondateur de Tokomadji et d’autres courants et personnalités patriotiques…

Le camarade Beden avait rappelé le contact établi par lui et Ould Ichidou avec Boyagui O Abidine, le chef du parti Nahda. Celui-ci constituait une référence historique pour le mouvement MND dans sa lutte patriotique. On pouvait facilement le constater dansà travers les traditions culturelles du mouvement à la fin des années 70.

Probablement, le contact entre Boyagui et Ichidou-Beden avait marqué une sorte de tournant, un point de rupture avec le courant nationaliste arabe et la naissance, sous divers facteurs endogènes et exogènes, d’un nouveau courant de pensée qui portera le nom de Mouvement National Démocratique (MND).

On peut considérer que le MND a été le produit d’un certain nombre de facteurs conjugués, notamment l’impact des événements raciaux de 1966, la défaite militaire des armées arabes en 1967 et la répression sanglante de la grève des ouvriers des mines à Zoueirat en 1968. Juste après la réunion de Tokomadji, le mouvement était parvenu à la conclusion qu’il fallait se mettre immédiatement à l’œuvre et prendre contact avec tous les courants d’opposition au régime pour constituer le front le plus large.

La première cellule de concertation fut constituée des camarades :

– Ladji Traoré du Parti de Travail de Mauritanie (PTM), ayant pour adjoint Bâ Abdoul Ismaila ;

– Feu Youba O Cheikh Elbenani pour le groupe Libération, secondé par Dr Moustafa Sidatt ;

– Beden O Abidine, représentant du groupe de Tokomadji, en coordination avec d’autres groupes.

Cette concertation aboutira peu après à l’intégration des deux premiers groupes au Parti des Kadihines de Mauritanie (PKM).

Cette fusion au sein du PKM, avait été précédée de multiples formes de lutte coordonnée et de coopération entre les différents groupes partenaires, tant au niveau syndical, scolaire et estudiantin qu’au niveau populaire.

Très tôt, des structures mixtes d’action régionale et sectorielle avaient vu le jour. Elles s’occupaient au quotidien de l’encadrement et de l’orientation des luttes sur le terrain : grèves, manifestations, distribution de tracts et de publications, ainsi que les graffitis et inscriptions murales.

Parmi ces structures, on peut citer le Comité d’Action Révolutionnaire Local (CARL) à Nouakchott, avec des instances équivalentes couvrant l’ensemble des régions du pays, à l’exemple du Comité d’Action Révolutionnaire du Nord (CARN) pour les quatre régions du nord : Nouadhibou, Tiris Zemmour, Adrar et Inchiri.

Par Bedine Abidine (A SUIVRE)