Mohamed Sifaoui: «Les Frères musulmans veulent fracturer la société»

Dans son nouvel ouvrage, Taqiyya! , le journaliste estime que la France est trop passive à leur égard.

À chaque étape, séduire, mentir, manipuler. Depuis trente ans, raconte le journaliste Mohamed Sifaoui dans Taqiyya! Comment les Frères musulmans veulent infiltrer la France (1),  les Frères musulmans œuvrent, insidieusement, à peser sur les décisions politiques. S’ils n’ont pas la capacité de prendre le pouvoir en France, pointe-t-il, ils sont en train de gagner de l’influence au sein de la communauté musulmane et auprès des élus locaux, amenant la société à piétiner ses propres valeurs.

 

LE FIGARO. – Pourquoi les Frères musulmans sont-ils dangereux?

Mohamed SIFAOUI. – Parce que l’idéologie des Frères musulmans est une idéologie totalitaire qui cherche à uniformiser la pensée et la société. Leur objectif n’est pas tant d’islamiser le pays que de prendre le pouvoir au sein de la communauté musulmane, afin de peser sur la France. Conquérir l’esprit des musulmans de France pour pouvoir se distinguer comme seuls interlocuteurs des pouvoirs publics et ainsi influer sur leurs décisions puis, par ricochet, sur les mentalités au sein de la société. Les Frères musulmans sont également dangereux parce qu’ils s’attaquent insidieusement à toutes les valeurs universelles considérées comme des acquis dans les démocraties: la laïcité, l’égalité hommes-femmes, les droits des minorités sexuelles et religieuses…
De plus, ils créent des facteurs de division en diffusant la haine et le rejet de l’autre. Enfin, à travers leur posture victimaire, leur mépris de la République et de ses principes, ils arment intellectuellement des gens potentiellement violents et légitiment en filigrane leurs actions.
«Ils créent le ‘Nous’ et le ‘Vous’ et veulent l’incarner à travers des codes vestimentaires. Ils créent les fissures, qu’ils transforment ensuite en fractures»

 

Comment procèdent-ils?
Ils font pression sur des élus, font du chantage au racisme, travaillent certaines sphères ou élites, notamment universitaires et médiatiques. Depuis une trentaine d’années, nous avons été amenés à quasiment négocier des acquis qui avaient pourtant été posés comme des marqueurs constitutifs de notre société. Parfois, certains élus locaux se sont crus obligés de céder sur des questions essentielles. D’ailleurs, l’un de ces marqueurs, c’est le statut de la femme, qui a, me semble-t-il, régressé dans la société française. Je ne peux imaginer, par exemple, qu’on puisse banaliser aujourd’hui le voile islamiste – je dis islamiste car, contrairement à la propagande des Frères musulmans et d’autres courants salafistes, le voile n’a jamais été une prescription religieuse explicite. Ce voile n’est rien d’autre qu’un symbole d’infériorisation de la femme et de diabolisation de son corps. Un symbole prosélyte à travers lequel les islamistes cherchent à instaurer une différence. Ils disent en substance: «Nos femmes sont différentes des vôtres. Nous sommes différents de vous, c’est-à-dire de la communauté nationale.» Ils créent le «Nous» et le «Vous» et veulent l’incarner à travers des codes vestimentaires. Ils créent les fissures, qu’ils transforment ensuite en fractures.

 

Que raconte ce «chantage à l’islamophobie», vocable imposé, dites-vous, par les islamistes ?
L’ambiguïté du terme, qui est voulue, permet aux islamistes de condamner à la fois la critique légitime du texte islamique, de fustiger la dénonciation de l’islamisme, voire parfois du terrorisme, ainsi que le racisme antimusulman. Dans un État de droit, seul ce dernier aspect est condamnable. L’objectif des islamistes est de sanctuariser l’islam politique, ses idéologues et les organisations qui s’en réclament, et ainsi d’atrophier le débat et d’attenter à la liberté d’expression. Avec ce concept ridicule d’«islamophobie», indistinctement, dans l’esprit d’un islamiste, évoquer la tartufferie de Tariq Ramadan est «islamophobe» tout comme caricaturer Mahomet, blasphémer ou dénoncer un prêche antisémite. Je trouve que ceux qui utilisent ce terme font, consciemment ou pas, le jeu des islamistes.
Cet été, des «opérations burkini» ont eu lieu dans plusieurs piscines publiques. Ces actions, paradoxalement soutenues par certaines féministes, sont-elles anecdotiques?
«Ces personnes font tout pour que la société exprime un rejet de la religion musulmane.»
Le burkini est dénoncé aussi bien par les salafistes traditionalistes que par les Frères musulmans. Mais ces derniers s’en accommodent parce que cet uniforme, qui est un prolongement du voile islamiste, fait partie de la stratégie prosélyte visant à rendre un certain islam visible partout. Et crée des polémiques qui visent à fracturer la société et à entretenir la tension. Ce cirque, à la fois vulgaire et indécent que donnent certaines femmes en se transformant en bêtes de bassins aquatiques, juste pour médiatiser une action ayant une portée idéologique et politique, ne sert ni l’image des musulmans ni celle de l’islam. Ces personnes font tout pour que la société exprime un rejet de la religion musulmane. Ce qui est terrible, c’est que des piscines, dans plusieurs pays du Maghreb, interdisent le burkini parce que son port est contraire aux règles d’hygiène et de sécurité. Et là-bas il n’y a aucune polémique.

 

Comme le Qatar, la Turquie veut peser sur la France. Comment?

À côté du Qatar, il y a aujourd’hui deux autres pays qui utilisent ce qui est appelé «le soft power religieux», c’est-à-dire gagner de la puissance et de l’influence en Occident grâce à l’instrumentalisation de l’islam. La Turquie et l’Arabie saoudite tentent, aidées par des vassaux et des agents locaux qu’ils paient grassement, d’instrumentaliser les musulmans de France. Il est important, au moment où le discours officiel veut faire face aux influences étrangères, de contrecarrer les plans de ces trois pays. Je trouve la France souvent trop passive. Elle donne parfois l’impression d’être un territoire en jachère accessible à n’importe quelle force toxique qui s’invite à labourer dans la communauté musulmane. On se tait et on laisse se créer un face-à-face, un antagonisme, entre l’extrême droite et l’islam politique. Je pense que c’est une erreur fondamentale.

 

Vous avez créé un incident, mardi dernier, lors d’une conférence à Paris tenue par la Ligue islamique mondiale (LIM). Pourquoi?

J’ai voulu rappeler la réalité: la LIM, créée en 1962, a financé la diffusion de ce salafisme qui gangrène l’islam, le monde musulman et nos quartiers populaires. Elle a été, jusqu’à un passé récent, le sponsor des Frères musulmans et continue de financer des livres à caractère antisémite et homophobe. Le secrétaire général de la LIM, l’ex-ministre saoudien de la Justice Mohammed al-Issa, avait fait une thèse de doctorat expliquant comment l’apostat musulman devait être tué. Alors qu’il était encore ministre, le blogueur saoudien Raif Badawi a été condamné, pour un simple article, à dix ans de prison et 1000 coups de fouet! C’est ce monsieur que certains ont reçu en grande pompe… Plusieurs membres du gouvernement sont, face à l’islam politique, exclusivement dans la posture, incapables de déployer une stratégie claire. Les gens pensent qu’il s’agissait d’un dialogue interreligieux, c’est une duperie. L’Arabie saoudite, dont l’image est largement entamée, instrumentalise les autres religions pour essayer d’apparaître comme un régime sérieux et respectable. Il nous appartient de ne pas tomber dans les pièges que nous tendent tous les courants islamistes.

 

Par Stéphane Kovacs

Source : Le Figaro