Valéry Giscard d’Estaing et la Mauritanie / Bertrand Fessard de Foucault, alias Ould Kaïge

C’est à Paris, où il n’était plus venu depuis la mort du général de Gaulle, le 9 Novembre 1970, qu’en visite de travail, le président Moktar Ould Daddah rencontre longuement le président Valéry Giscard d’Estaing. Du 2 au 5 Décembre 1975, les relations franco-mauritaniennes ou plutôt mauritano-françaises, enregistrent leur maturité enfin acquise. Le président français, contrairement à son prédécesseur, Georges Pompidou, n’a pas conservé auprès de lui Jacques Foccart.

Voici ce qu’en mémorialiste, le père-fondateur retient de ces jours. S’il n’y a plus aucun contentieux entre les deux pays – la dévaluation en Septembre 1969 du franc CFA, alors monnaie commune à laquelle participait la Mauritanie, la révision des accords de coopération demandée en Juillet 1972 et convenue en Février 1973, la nationalisation de la Société des Mines de fer de Mauritanie (MIFERMA), en grande partie de capital français, sont loin – il y a la menace de guerre à la suite des accords de Madrid. Les deux présidents conviennent d’un concours de l’ancienne métropole qui n’assujettit pas l’ancienne colonie.

 

Le président de la République, le Premier ministre et ceux de leurs ministres que je rencontre, m’expriment, sans équivoque, leur volonté de changement dans leurs relations avec nous : un faisceau de détails me confirma, largement, les dires de mes interlocuteurs. Sans compter les aparte, j’ai deux longs entretiens en tête-à-tête avec mon hôte : René Journiac,  conseiller du Président pour les affaires africaines, assiste à une partie de l’un de ces entretiens.

 

Apprendre… Comprendre…de la Mauritanie

 

Détendu et courtois malgré sa nature distante, voire hautaine, le président de la République française me déclare lors de l’une de nos conversations : “ Avec certains de nos pairs africains qui ont beaucoup plus d’expérience que moi, et qui, comme vous-même, sont des fondateurs d’Etat-Nations, je voudrais apprendre… comprendre … De vous, par exemple, dont la position géographique et les traditions culturelles de la Mauritanie vous font jouer un rôle important dans les rapports entre l’Afrique Noire et le Monde Arabe … Dans ces deux mondes, vous ne comptez, paraît-il, que des amis … ” – “ Il y a, malheureusement une exception ”, répliqué-je. “ Bien sûr, vous faites allusion à l’Algérie ”. L’Algérie, qu’il juge d’autant plus sévèrement qu’elle venait d’arrêter deux ingénieurs français, “ pour des motifs encore obscurs ”. A ce propos, il me questionne sur ma rencontre avec le Président Boumedienne à Béchar (la seconde, qui venait d’avoir lieu le 10 du mois précédent). Il en vient au dialogue Nord-Sud et à son idée de trilogue entre l’Europe, l’Afrique et le Proche-Orient ; il me demande mon point de vue sur ces questions. C’est moi qui évoque et expose les  problèmes de la Palestine et de l’Afrique Australe. J’en profite évidemment pour plaider les causes palestinienne, sud-africaine, zimbabwénne et namibienne. Sans résultat concret.

 

Pendant notre dernier entretien en tête-à-tête, et sans encore demander expressément l’aide militaire de la France, je fais part à mon hôte de mes craintes quant aux agissements futurs du Président Boumedienne contre la République Islamique de Mauritanie. La réponse est claire et nette : “ Si la Mauritanie était agressée par l’Algérie – ou par tout autre Etat – la France l’aidera à se défendre …”. Et le Président Giscard d’Estaing a la délicatesse de ne pas me rappeler que, de notre fait, nous n’avons plus d’accord de défense avec la France. Je lui précise que l’aide que nous demanderions éventuellement serait d’abord une aide en armements. Il donne son accord. Mais nous ne sommes pas allés plus loin dans notre discussion.

 

Peu de temps après, le nord de notre pays est attaqué par les mercenaires algériens. Je rappelle au Président français sa promesse. Il me fait part de l’engagement de son gouvernement d’armer et d’équiper pour nous 1.000 hommes. D’une manière finalement incomplète. Mais le geste a été fait au bon moment.

Par la suite et, durant la guerre de réunification, la France nous a vendu tout l’armement et l’équipement militaires que nous pouvions payer : comme je l’ai déjà mentionné, c’est surtout grâce à l’aide saoudienne que nous avons pu tout régler et souvent comptant.

 

Après l’attaque de Zouérate, le 1er Mai 1977 et la prise d’otages français, l’ambassadeur de France à Nouakchott, Michel Rémoville, me fait savoir que son gouvernement est disposé à nous accorder l’aide de son aviation et de ses assistants techniques militaires, sans conditions préalables. Proposition qui tombe à point nommé car je sentais déjà la nécessité de plus en plus urgente de cette aide que j’hésitais encore à demander malgré les fortes pressions du B.P.N. et du gouvernement. Je réponds donc positivement à la proposition française. Sans gaieté de cœur, bien entendu. C’est même avec déchirement que je donne mon accord. En effet, l’intervention militaire française chez nous constituait, incontestablement, un retour en arrière et même un reniement des décisions révolutionnaires et libératrices de 1972, 1973 et 1974. Mais, après mûres réflexions, après un examen de conscience approfondi, ma conviction s’était  faite que je n’avais le choix qu’entre deux solutions : ou accepter l’aide française, pour défendre notre réunification et même notre existence, avec tous les inconvénients, entre autres l’humiliation qu’elle comporte, ou capituler devant les mercenaires de l’Algérie. La mort dans l’âme, je choisis la première solution car l’intérêt supérieur de mon pays me parût exiger la prise de cette pénible décision. Il est vrai que l’histoire de l’humanité est là pour nous enseigner que les Etats, dans leur lutte pour assurer leur propre existence, sont souvent obligés de recourir aux renversements d’alliances, aux reniements qui, du reste, peuvent n’être que momentanés. L’Histoire nous apprend que les Etats qui luttent pour sauver et perpétuer leur existence menacée utilisent d’abord leurs moyens propres et quand ces derniers s’avèrent insuffisants, ils recourent aux systèmes des alliances, système vieux comme le monde : un pays faible – ou que certaines circonstances ont affaibli – s’allie à un ou plusieurs autres plus forts que lui pour l’aider à se défendre, à survivre. La République Islamique de Mauritanie est, malheureusement, dans ce cas.

Initialement, les Français envisageaient de baser leurs avions Jaguar à Nouakchott ou à Nouadhibou. Mais, après étude, les deux parties conviennent qu’il est préférable que les avions continuent d’être basés à Dakar puisque le Sénégal accepte qu’ils interviennent chez nous à partir de la  base française de Ouakam. Mais, pour assurer une liaison et une coordination permanentes avec notre état-major national, une antenne de l’état-major de l’armée de l’air française s’installe à Nouakchott à partir de 1977.

En l’absence d’accord de défense entre nos deux pays, nous convenons d’un échange de lettres entre les deux Chefs d’Etat et entre les deux ministres des  Affaires Etrangères, échange fondant juridiquement l’intervention française. Il est également convenu que les deux ministres des Affaires Etrangères pourraient, si nécessaire, faire état de leurs lettres à leurs Parlements respectifs(1).

 

Un président ‘’décolonisé’’

 

Ce soutien français ne peut rester discret. L’Algérie le dénonce et des enlèvements de cheminots à Zouérate, notamment le 25 Octobre 1977, gênent le président français. Les otages sont libérés le 23 Décembre suivant après que Valéry Giscard d’Estaing, en réunion de presse à l’Elysée, ait fait un éloge vibrant de son homologue mauritanien. Le président Moktar Ould Daddah, et l’opinion publique mauritanienne ont cependant spéculé sur la participation française au coup du 10 Juillet 1978, en tout cas sur la bienveillance dont celui-ci fut reçu à Paris. J’ai enquêté  là-dessus en rencontrant les principaux intervenants français et en ai rendu compte dans ces colonnes, les 28 Avril et 10 Mai 2009. La spéculation n’est pas fondée même si les putschistes et leurs ministres civils furent très vite accueillis, tant à l’ambassade à Nouakchott, qu’à tous les niveaux, Elysée compris, à Paris. C’est ce que j’ai compris pendant un long entretien avec René Journiac, « successeur » de Jacques Foccart, et qui avait séjourné en Mauritanie, les 1er et 2 Juin 1978 (2).

 

Valéry Giscard d’Estaing œuvra pour l’évacuation sanitaire du Président vers Paris (l’hôpital militaire Bégin, à Saint-Mandé et les consultation du professeur Jean-Pierre Daly) puis refusa que la France soit une annexe des « geôles mauritaniennes ».

 

La réalité psychologique doit être dite.  Selon le président Moktar Ould Daddah, Valéry Giscard d’Estaing lui sembla – très nettement – le premier des chefs d’État français vraiment « décolonisé ». Le comportement personnel de Georges Pompidou et du protocole à l’occasion du voyage officiel de celui-ci en Mauritanie, en Février 1971, avait montré que la France en était encore loin. Quant au général de Gaulle, le Président me questionnant, tête-à-tête, sur la situation politique intérieure française à la suite des « événements de Mai » 1968, me dit combien le prestige et la présence morale de l’homme du 18-Juin et du discours de Brazzaville, pouvaient peser sur chacun des chefs d’Etat de l’Afrique censément décolonisée, et plus encore sur les peuples. Qu’il quittât le pouvoir était une sorte de mue des relations franco-africaines. C’est exactement ce que Valéry Giscard d’Estaing – décédé très longtemps après son retrait du pouvoir : le 2 Décembre dernier à l’âge de 94 ans – avait voulu en tous domaines, à sa prise de fonctions, le 27 Mai 1974.

 

A la demande du président Moktar Ould Daddah, je devais être du déjeuner d’État, le 3 Décembre 1975. Mais je fus refusé car les articles que publiait de moi, l’important journal Le Monde étaient jugés « méchants » par le président Valéry Giscard d’Estaing. Depuis et avec le recul, comment ne pas se rendre à l’évidence que ce dernier a été le fondateur d’une nouvelle donne entre la France et l’Afrique, comme il le fut, dans son amitié étroite avec le Chancelier Helmut Schmidt, pour la relation franco-allemande. C’est le président Moktar Ould Daddah qui me l’a fait comprendre et c’est ainsi qu’a commencé le premier entretien que le président Giscard d’Estaing m’accorda chez lui, rue Bénouville à Paris, toute proche de la rue de Montevideo et de l’Ambassade de la République Islamique de Mauritanie. Ceux qui suivirent, et cette semaine que vient de vivre la France selon tous ses médias, avant le jour de deuil national, le 9 Décembre, puis le 2 Février prochain l’hommage du Parlement européen, convainquent qu’un grand homme vient de nous quitter. Et le Mauritanien avait su, bien avant beaucoup d’autres, reconnaître cet apport du Français à l’évolution politique de bien des pays.

 

Bertrand Fessard de Foucault, alias Ould Kaïge

 

 

(1)- Moktar Ould Daddah, La Mauritanie contre vents et marées (éd. Karthala . Octobre 2003 . 669 pages) pp. 543 à 545

 

(2)   – Il est vrai que les 1er et 2 Juin 1978, à Aleg, où j’inaugurai le premier tronçon de la route de l’Espoir jusqu’à Kiffa, je me suis fait rejoindre par René Journiac que je ne pouvais recevoir à Nouakchott. Le conseiller pour les affaires africaines du Président français me demanda, entre autres, si j’avais toujours confiance dans notre armée. Question pour le moins inattendue à laquelle je répondis par l’affirmative, sans solliciter la moindre précision car je ne voulais discuter de nos problèmes particuliers avec aucun étranger, fût-il allié ou ami. – Moktar Ould Daddah, op. cit. p. 549