En Mauritanie, la lutte contre l’esclavage étouffée

Esclaves sexuelles, ouvriers, domestiques ou agriculteurs… Amnesty International alerte sur une pratique toujours en cours depuis l’abolition en 1980.


Rassemblement de membres de l'ONG anti-esclavagisme IRA, après la libération de son président Biram Ould Abeid (au centre), à Nouakchott, en Mauritanie, en 2012.
(Photos AFP)La Mauritanie est l’un des derniers pays au monde où l’esclavage est encore un phénomène de masse : 1% de la population y serait asservie, selon The Global Slavery Index. Parmi ces 43 000 personnes, des esclaves sexuelles, victimes de mariages précoces ; des esclaves urbains, domestiques maltraités et non payés ou ouvriers dans le secteur de la construction ; en zones rurales, des familles entières réduites au travail forcé pour cultiver les terres de leurs maîtres.

La société mauritanienne reste divisée en castes. Les Beydanes, ou Maures blancs, d’origine arabo-berbère, constituent la classe dominante, tandis que les castes inférieures, comme les Haratines et les Afro-Mauritaniens n’ont quasiment jamais accès aux postes à responsabilité, ni aux services essentiels de l’Etat tels que l’éducation, la santé ou la justice. Ils sont les premières victimes de l’esclavage, pourtant officiellement aboli en 1980 dans le pays, puis érigé en infraction par le Parlement en 2007, avant d’être reconnu dans la Constitution comme un crime contre l’humanité en 2012.  «Dans la réalité, […] ce phénomène n’existe plus dans notre pays», affirmait le Président, Mohamed Ould Abdel Aziz, en 2015. Cependant, le gouvernement continue à fermer les yeux sur cette pratique encore tenace, estime l’ONG Amnesty International dans un rapport publié mercredi.

Répression des défenseurs des droits humains

En 2016, sur 47 affaires d’esclavage portées devant les tribunaux, seuls deux individus ont été condamnés. Selon Biram Dah Abeid, opposant au régime et militant abolitionniste, les raisons de l’inaction de l’Etat sont historiques. La classe dominante Beydane a fondé son pouvoir sur l’esclavage, considérant «les tâches manuelles comme dégradantes». Les dirigeants qui en sont issus ont officialisé l’abolition, mais ne consacrent pas de moyens à l’application des lois afin de «conserver les privilèges» qui leur sont dévolus.

Le rapport d’Amnesty rappelle qu’au-delà des victimes directes de l’esclavage, les militants abolitionnistes et défenseurs des droits humains sont les cibles de menaces et de persécutions : 43 associations «n’ont jamais été autorisées» par l’Etat à exercer leurs activités, 20 organisations ont été victimes de violences lors de manifestations pacifiques, et 168 défenseurs des droits humains ont été arrêtés depuis 2014.

«Nous avons été arrêtés, maltraités, torturés»

En 2008, Biram Dah Abeid a fondé l’Initiative pour la résurgence du mouvement abolitionniste (IRA), association immédiatement déclarée hors-la-loi. Depuis, l’organisation a connu 17 procès, aboutissant à des dizaines de condamnations. «On nous a empêchés de manifester, nous avons été arrêtés, maltraités, torturés, emprisonnés et diabolisés dans les mosquées et les médias», raconte l’activiste, qui a lui-même été incarcéré à trois reprises.

Les organisations abolitionnistes peinent à trouver un écho dans les médias mauritaniens, et les personnalités qui prennent position contre l’esclavage sont immédiatement menacées. Comme le blogueur Mohamed Ould M’Kheitir, accusé d’apostasie et condamné à mort en 2014 (sa peine sera finalement réduite en appel) pour avoir affirmé que le système de caste n’avait pas de fondement religieux. Il est soutenu à l’époque par la militante des droits humains Mekfoula Bent Brahim, qui subit alors un déferlement de haine. Menaces de mort, insultes, et même une fatwa d’un groupe islamiste radical, incitant à l’assassiner. «Tu te dis que quelqu’un pourrait t’abattre dans la rue et que personne ne ferait rien», déplore la militante.

Pour l’auteur du rapport, François Patuel, l’un des enjeux principaux de la lutte pour les droits des esclaves est celui du droit de vote : «Il est très difficile pour les personnes asservies de s’inscrire à l’Etat civil, et donc sur les listes électorales.» En 2019 se tiendront les élections présidentielles. Alors que le président sortant, Mohamed Ould Abdel Aziz, affirme ne pas briguer de nouveau mandat, Biram Dah Abeid, qui sera candidat pour la seconde fois, espère un scrutin «plus ouvert». En 2014, il avait obtenu 9% des voix.

Elena Blum

– Quotidien Libération (Fr) –