Dans l’ombre des pouvoirs militaires (2) : Une ère d’incertitude : La douloureuse rupture/Par Ahmed Salem Ould El Mokhtar (Cheddad)

Pendant une bonne période, les différents quartiers de Nouakchott, et aussi à l’intérieur du pays profond, le climat fut à la fête : les célébrations pompeuses de nouveaux mariages, particulièrement ceux d’officiers supérieurs. Les premières épouses de bon nombre d’entre eux, déjà mères d’enfants, se virent divorcées en faveur de jeunes filles supposées encore plus fraiches. Ce climat de détente était favorisé par le cessez- le-feu décrété unilatéralement par le Polisario au lendemain du coup d’Etat du 10 juillet.
On renoua ainsi avec l’agréable goût de la paix. A l’intérieur, les sensibilités politiques cherchaient à accompagner le courant général. Chaque groupe se démenait pour avoir le maximum d’écho au sein du nouveau pouvoir. Il s’agissait d’abord de chercher à l’influencer de l’intérieur. Il fallait ensuite se tracasser pour avoir en son sein des postes techniques, politiques  ou administratifs afin d’amplifier cette influence.
Le pouvoir militaire  va désormais marquer les différentes décennies qui suivront. Les sensibilités politiques et idéologiques subiront de profondes mutations. La tribu, la région, l’ethnie et autres particularismes, jusque-là dormants, y compris celui des Harratines (esclaves et descendants d’esclaves), apparurent à la surface. Chacun cherchait sa part du gâteau.

 

MND affaibli
L’affaiblissement du MND va favoriser cette tendance. Sensibilités politiques, tendant vers la modernité, au contenu idéologique prononcé, d’un côté, ou sensibilités ethniques et tribales, souvent obscurantistes et rétrogrades, de l’autre, voilà le choix étroit qui s’offrait à la Mauritanie de l’ère militaire. Les deux tendances se croisaient, se chevauchaient, et s’affrontaient  souvent.
Au niveau justement  du MND, on ne sera pas à l’abri des soubresauts des événements. Nos divergences d’hier vont émerger à la surface. La tendance anti-guerre s’approcha aussitôt de  l’aile militaire favorable au retrait de la guerre du Sahara et privilégiant toute solution susceptible de ramener la paix le plus rapidement dans notre pays.
La tendance favorable au régime déchu, pour ne pas dire  partisane de la guerre à côté du Maroc (ou plus exactement derrière le Maroc), s’approcha ouvertement des officiers nostalgiques de l’ancien régime et favorables à son option de guerre.
Au plan interne, les premiers s’organisaient et se restructuraient dans la clandestinité. Les seconds s’éloignaient de toutes formes d’organisation autonome. Devant chaque événement, ils se limitaient à des concertations plutôt individuelles selon les circonstances.
Nos divergences vont même s’étendre au niveau international. A notre niveau, nous continuons à exprimer notre admiration pour les dirigeants des pays issus des luttes de libération dans le Tiers Monde comme au Vietnam ou en Algérie. Certains  partisans du régime déchu affichaient au grand jour leur sympathie pour des réactionnaires notoires comme le  roi Hassan II et le président français Valéry Giscard d’Estaing, ainsi qu’aux chefs des pays soutenant les positions expansionnistes marocaines.
Avant la guerre, les réformes, exigées par nous-mêmes et menées par le régime du président Mokhtar, avaient beaucoup affaibli le MND. C’était de justesse que le mouvement a pu préserver un minimum d’existence et d’unité. Ce sera l’attitude vis-à-vis de la guerre qui va le diviser en deux. Très probablement, sans la guerre, l’impact négatif des réformes aurait été désastreux sur le destin du mouvement dans sa globalité.
Le mouvement politique MND fut le produit d’un contexte national bien déterminé dans le temps. Ce contexte n’était point isolé d’une conjoncture plus globale, au niveau international. En aucune manière il ne pouvait échapper aux multiples et souvent complexes et profondes mutations du monde contemporain. Comme on dit : « les mêmes causes produisent les mêmes effets ».
Le monde d’après-guerre fut fortement marqué par un certain nombre d’impacts : premièrement, l’impact destructeur de la seconde guerre mondiale notamment sur l’ensemble des pays industrialisés ayant participé à la guerre ; deuxièmement,  l’impact des guerres et des mouvements de libération dans plusieurs parties du monde particulièrement sur les principales puissances coloniales déjà sérieusement affaiblies par le conflit mondial ; troisièmement, l’impact d’une autre forme de guerre non moins destructrice que la guerre mondiale, c’est-à-dire  la confrontation idéologique opposant les deux systèmes qui se disputaient le monde de l’époque : le capitalisme et le socialisme ; le premier dans sa forme libérale et le second dans sa forme communiste. Cette dernière confrontation avait substantiellement alimenté de nombreux conflits armés.

 

Même élan, même combat
Exactement comme chez nous en Mauritanie, au Mali et au Sénégal à côté et chez nos autres voisins de la sous-région, ainsi qu’en Europe, en  Asie, en Amérique du nord et en Amérique Latine, des milliers de jeunes(hommes et femmes), à peu près de la même tranche d’âge que nous, avaient versé dans le même élan, le même combat pour le changement, pour l’achèvement de la décolonisation, pour la justice sociale et le progrès humain. Partout dans les différents pays, ceux du Tiers Monde, notamment, ces mouvements dits progressistes, furent sauvagement réprimés par des régimes autoritaires et sanguinaires appuyés et soutenus ouvertement par toutes les grandes prétendues démocraties occidentales.
En Occident, le monde intellectuel était aussi divisé sur toutes les grandes questions de l’époque ; les intellectuels de droite à quelques rares exceptions et quelle que soit leur notoriété, appuyaient, tout au moins par leur silence, les politiques réactionnaires, coloniales hier, et néocoloniales après. Alors que les intellectuels se réclamant de gauche, étaient tous du côté des justes causes, les causes accordant aux peuples coloniaux le droit à l’autonomie et à l’indépendance effective. Après tout, qui pouvait douter de notre capacité de discernement pour distinguer entre les positions des uns et des autres, « avant de tout oublier » ? !
Nous constations avec grand regret et beaucoup d’amertume que, par pur hasard probablement, aujourd’hui, le temps, dans son évolution imprévisible, a donné raison pour le moment tout au moins, à certains intellectuels de droite sur certaines questions de l’heure comme l’échec du système socialiste et précisément dans son volet communiste, en Europe de l’Est notamment. Par contre leur attitude vis-à-vis de la décolonisation et bien d’autres questions d’ordre social en particulier, demeure condamnable et foncièrement indéfendable. Cet aspect des choses est le plus important pour nous autres, « peuples sous-développés », victimes de l’exploitation effrénée des grandes puissances impérialistes, capitalistes et paradoxalement démocratiques.
A mon propre niveau, je n’avais pas échappé à cette évolution des choses. En réalité je n’avais jamais cessé de suivre au jour le jour les principales tendances de l’évolution de la situation du monde.
Sur ce genre de sujets, tenant compte de l’affaiblissement général de notre mouvement MND et prenant en considération, surtout, la situation de guerre dans le pays, je me suis volontairement abstenu de susciter le moindre débat au sein  des structures d’un mouvement politique en voie de réorganisation et encore fragilisé par les luttes intestines.
Intérieurement, j’étais agité par une réflexion grandissante suscitée par les événements rapportés au quotidien par les medias internationaux (notamment mon petit poste radio). J’avais abouti à des conclusions qui remettaient en cause certains de nos principes idéologiques fondamentaux.
Ces mutations internes avaient trait exclusivement à nos références d’ordre idéologique. Concernant mon attitude vis-à-vis de la situation intérieure de notre pays, mes convictions demeuraient intactes. J’avais tout gardé pour moi jusqu’à la conclusion de la paix et le retrait de la Mauritanie de la guerre du Sahara. J’avais choisi ce moment précis pour rompre tous liens organisationnels avec mes camarades du MND.
C’était juste au moment où on me proposait une promotion supérieure dans l’échelle organisationnelle interne. Sentant la fièvre d’une mutation interne inéluctable, j’avais voulu sciemment éviter de voir les visages de nouveaux camarades avec lesquels je risquais de ne pas trop durer. Ici, j’avais pris  la plus douloureuse décision de ma vie, depuis mon engagement dans les grèves scolaires en 1969.
En dépit de cette évolution dans mon activisme politique quotidien, j’avais gardé le même élan, le même esprit d’engagement et de militantisme comme auparavant. En fait j’avais renoué, non sans douleur, avec ma tradition d’indépendance d’opinion et d’action d’avant l’engagement politique.
Ce sera avec un insupportable regret que je vais me séparer de mes camarades organisés encore au sein du mouvement. Je demeurais à ce jour marqué par la rupture d’un lien d’intimité que rien, absolument rien, ne pouvait compenser.

                                 (A suivre)