Réponse de Cheikh Sidati Hamady à Ould Bakkar : « Quand le vernis analytique craque : autopsie d’un pamphlet mal déguisé en science politique »

Il existe une différence fondamentale entre l’analyse politique et la polémique approximative. La première exige méthode, rigueur conceptuelle, maîtrise des références et confrontation des faits, tandis que la seconde se contente d’effets rhétoriques, d’accusations suggestives et d’un habillage pseudo-analytique. L’opuscule belliqueux signé Mohamed Mahmoud Ould Bakkar prétend appartenir à la première catégorie, il relève malheureusement de la seconde. À la lecture attentive de sa charge contre Biram Dah Abeid, une évidence s’impose : l’auteur mobilise le vocabulaire de la science politique sans en maîtriser les outils, substitue l’insinuation à la démonstration et confond loyauté nationale avec silence critique. Ce n’est pas seulement une divergence d’opinion, c’est une faiblesse méthodologique manifeste.

L’illusion électorale comme preuve démocratique :

Son argument central repose sur l’idée simpliste selon laquelle, puisqu’un opposant peut se présenter à une élection et obtenir des résultats reconnus, le régime ne saurait être qualifié de répressif. L’argument paraît intuitif mais il est théoriquement fragile, car, comme le montrent Steven Levitsky et Lucan Way dans Competitive Authoritarianism: Hybrid Regimes after the Cold War (Cambridge University Press, 2010), l’existence d’élections compétitives peut coexister avec des déséquilibres structurels profonds tels que le contrôle institutionnel asymétrique, la pression administrative et des restrictions indirectes sur l’opposition. De même, Robert Dahl rappelle dans Polyarchy: Participation and Opposition (Yale University Press, 1971) que la démocratie ne se résume pas au pluralisme électoral mais suppose un accès équitable à la compétition politique, des libertés publiques effectives et une égalité réelle devant la loi. L’existence d’urnes ne suffit donc pas à clore le débat : la question est de savoir dans quelles conditions systémiques s’exerce la concurrence politique, nuance absente de ce fatras rhétorique.

Plaidoyer international et enracinement national :

Nombre de figures politiques ont accédé à la reconnaissance nationale en articulant action interne et plaidoyer international. Les parcours de Nelson Mandela, Václav Havel ou Lech Wałęsa montrent que mobiliser des soutiens extérieurs n’annule pas l’enracinement national, et il faut souligner, comme l’a montré Hannah Arendt dans The Origins of Totalitarianism (1951), que la protection des droits fondamentaux ne peut se limiter au cadre national, car la question des droits humains dépasse les frontières étatiques. Assimiler toute tribune internationale à une allégeance étrangère relève donc davantage du réflexe défensif que d’une analyse sérieuse. Dans un monde interdépendant, les normes relatives aux droits humains et à l’État de droit s’inscrivent dans des cadres multilatéraux auxquels la Mauritanie a librement souscrit, tels le Pacte international relatif aux droits civils et politiques (1966) et la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples (1981), et ces instruments ne constituent pas des leviers de démantèlement mais des engagements souverains, réalité que cette prose caricaturale préfère éluder.

 

La stratégie de la délégitimation :

Le glissement rhétorique consistant à qualifier implicitement un opposant d’agent ou de relais de forces obscures est une stratégie classique de délégitimation, et les travaux de Pierre Rosanvallon, dans La Contre-démocratie (Seuil, 2006), montrent que la démocratie moderne repose aussi sur des mécanismes de surveillance citoyenne, de vigilance et de contestation qui ne peuvent être assimilés à une trahison. Transformer la critique en soupçon moral revient à déplacer le débat du terrain des idées vers celui de l’intention supposée, ce qui traduit davantage une incapacité à affronter les arguments sur le fond qu’une démonstration. Cette méthode, davantage polémique qu’analytique, apparaît comme un exercice de diatribe, qui s’appuie sur l’effet plutôt que sur la preuve.

 

Tolérance ou État de droit ?

L’argument selon lequel l’État pourrait, en un clin d’œil, emprisonner un opposant mais choisirait de ne pas le faire par tolérance révèle une conception pré-démocratique du pouvoir. La réflexion de Montesquieu dans De l’esprit des lois (1748) montre que pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que le pouvoir arrête le pouvoir, ce qui illustre que la liberté politique repose sur l’architecture institutionnelle et la séparation des pouvoirs, non sur la bienveillance des gouvernants. La confusion entre retenue et garantie institutionnelle traduit une vision verticale du pouvoir, tandis que les observations de Raymond Aron dans Démocratie et totalitarisme (1965) rappellent que la démocratie organise le conflit et admet la pluralité des forces politiques comme normale et légitime. L’opposition n’est pas tolérée par grâce, elle est constitutive du système, principe élémentaire que ce pamphlet travesti en analyse semble ignorer.

 

Reconnaissance internationale et légitimité :

La mise en cause des distinctions ou reconnaissances internationales reçues par un acteur politique procède du même malentendu. L’histoire contemporaine montre que des prix tels que le Sakharov (1988, Parlement européen) ou le Nobel de la paix (1901) ont souvent précédé des évolutions internes majeures, et leur attribution n’atteste ni trahison ni pureté absolue, elle indique que certaines causes nationales résonnent au-delà des frontières. La démonstration de Robert Keohane et Joseph Nye dans Power and Interdependence (1977) illustre que les relations internationales modernes sont marquées par l’interdépendance complexe et l’influence croissante des acteurs non étatiques, rendant absurde l’argument selon lequel la légitimité politique devrait rester strictement locale.

 

Une faiblesse méthodologique manifeste :

La faiblesse de cette démonstration réside dans sa méthode, qui substitue l’intention supposée à l’analyse factuelle, sans aucune donnée empirique précise, référence juridique circonstanciée ou statistique vérifiable. Comme le rappellent Juan Linz et Alfred Stepan dans Problems of Democratic Transition and Consolidation (1996), la consolidation démocratique ne se mesure pas seulement à l’adoption de normes juridiques mais à leur internalisation institutionnelle et à leur application effective, et c’est précisément cette exigence analytique qui fait défaut ici.

Le faux dilemme patriotisme contre critique

La dichotomie entre patriotes et agents, stabilité et critique, nation et extérieur simplifie à l’excès des réalités complexes. Les travaux de Jürgen Habermas, exposés dans Strukturwandel der Öffentlichkeit (1962), montrent que la délibération démocratique dépasse le cadre strictement national et s’inscrit dans des dynamiques transnationales. Refuser cette dimension revient à analyser la politique contemporaine avec des catégories obsolètes. Ce qui fragilise une nation n’est pas la critique exprimée à l’étranger, mais l’incapacité à répondre sur le fond. Une démocratie sûre d’elle-même argumente, démontre et réforme plutôt qu’elle ne soupçonne et stigmatise.

 

La mesure réelle de la maturité démocratique :

La crédibilité démocratique d’un État ne se mesure ni à la virulence des attaques contre ses opposants ni à la production d’une prose acrimonieuse travestie en expertise, elle se mesure à la solidité de ses institutions, à l’indépendance effective de sa justice, à la protection concrète des libertés et à la capacité d’absorber la contestation sans la criminaliser symboliquement. La grandeur d’un État réside dans sa capacité à affronter les arguments sur le terrain du droit, des faits et des principes. L’histoire politique démontre que les régimes solides ne redoutent pas la contradiction mais la transforment en levier d’amélioration. C’est sur ce terrain de rigueur intellectuelle, de cohérence institutionnelle et de maturité démocratique que devrait se situer toute analyse sérieuse. Le reste n’appartient pas à la science politique mais à la littérature circonstancielle.

Le 21 février 2026