Dans l’ombre des pouvoirs militaires (4): Des mesures très osées/Par Ahmed Salem Ould El Mokhtar (Cheddad)

D’abord, concernant  la guerre du Sahara, en 1979 des pourparlers furent aussitôt engagés avec la direction du Polisario. Ils aboutiront à la conclusion d’un accord de paix entre les deux parties. Conformément à ces accords, conclus à  Alger, la capitale algérienne, la Mauritanie s’engageait à se retirer du conflit du Sahara Occidental. Elle devrait en même temps restituer au Polisario la zone du Rio de Oro, la partie qui lui était concédée par les accords de Madrid répartissant le territoire du Sahara Occidental entre le Maroc et la Mauritanie. A l’avenir, tout en observant une attitude de stricte neutralité, la Mauritanie devra soutenir les efforts des Nations Unies visant à chercher une solution pacifique au conflit.

Avant de s’engager dans une telle voie, défavorable à la position marocaine sur la question, la Mauritanie devrait résoudre  un sérieux problème : celui de la présence sur son sol de plusieurs milliers de soldats marocains. Le Maroc ne manifestait aucun désir de les retirer en dépit des injonctions des autorités mauritaniennes. Il a fallu qu’Ould Haidalla surprenne le roi Hassan II par une visite inopinée pour lui forcer la main d’accepter de retirer ses soldats du nord de la Mauritanie.

Un bon matin, à bord d’un hélicoptère, accompagné uniquement par son garde de corps, Ould Haidalla atterrit à l’improviste à l’aéroport de Rabat et se dirigea droit au palais royal. On ne connait pas la teneur exacte de  l’ultimatum de Haidalla à Hassan II. Tout ce qu’on savait est qu’au lendemain de cette visite,  les soldats marocains se mirent à ranger leurs bagages pour évacuer aussitôt le sol mauritanien.

 

Pilule amère

La signature des accords de paix avec le Polisario n’avaient pas été du goût de tous. Les amis du Maroc et de l’ancien régime n’arrivaient pas à digérer ce qu’ils considéraient comme étant une amère pilule. Leur réaction ne s’était pas fait attendre. Ils exprimèrent  haut et fort leur désaccord avec une telle évolution. Toutes les forces hostiles crièrent à la trahison et au scandale.

Dans l’ombre des salons d’hôtels marocains et sous les yeux  des renseignements franco-marocains, ils mirent en hâte sur pied une organisation politique et militaire du nom de :« Alliance pour une Mauritanie Démocratique(AMD) ». Il restait à savoir quel type de démocratie compteraient-ils instaurer en Mauritanie à partir des antichambres du palais monarchique marocain ! La nouvelle organisation comptait dans ses rangs plusieurs cadres civils et militaires mauritaniens, ainsi que des affairistes dont certains auraient beaucoup tiré profit, notamment  du commerce d’armements durant la guerre.

Pour plus d’efficacité, l’axe traditionnel Paris-Rabat- Dakar fut mis à profit. Un plan pour une action militaire rapide et que ses auteurs voulaient efficace fut concocté à la hâte. Pour ce qu’il était convenu d’appeler désormais l’opposition en exil, comme stimulant moral pour leur projet, « le régime mené par Ould Haidalla, était à la fois isolé et vomi par tout le peuple mauritanien ». Dans leur calcul, si on réussissait à couper la tête du système installé en Mauritanie, le corps en entier va obéir à toute autre nouvelle direction cherchant à ramener le pays dans « le droit chemin », le chemin de la guerre. C’était  dans cet esprit machiavélique que fut préparé le fameux 16 mars 1981.

Le commando chargé de cette mission fut préparé  et  militairement entrainé au Maroc à l’aide d’une forte assistance française pour être mis en route en direction de la Mauritanie via le Sénégal. Au plan de l’inspiration et de la conception, l’opération est à rapprocher des coups de force du célèbre mercenaire français Bob Denard.  Malheureusement pour ses concepteurs, les conditions prévues, supposées garantir le succès de l’action commando, n’avaient pas été au rendez-vous. L’opération échoua lamentablement. Les exécutants du coup de force (paix à leurs âmes)  furent sacrifiés au moment où  leurs commanditaires se frottaient les mains à l’extérieur. Voilà le récit succinct du fameux et dramatique 16 mars 1981 en Mauritanie.

 

L’odeur du sang

L’aventure du 16 mars m’avait trouvé à Atar. Je servais comme enseignant surveillant au lycée d’Atar dans la perspective de participer à l’examen du baccalauréat de la même année. J’ai appris la nouvelle du 16 mars dans le quartier de Kenawal, quartier situé à l’entrée d’Atar. Avec des amis, je prenais le thé après le succulent tagine matinal, tradition séculaire aux habitants de la ville d’Atar. Parmi les amis présents, je   retenais : les deux enseignants, amis intimes, feu Hamad Ould Ahmed et Sseyid Ould Youssef, ainsi que feu Salek Ould Vreiwa, l’aveugle (en fait voyant par son intelligence).

Je retenais aussi Marie, la belle et  jeune sage-femme, la fille de la célèbre dame de Kenawal,  Tbeira, servant auparavant à l’hôpital de la SNIM à Nouadhibou. Souffrant  d’un cancer de sang, en stade avancé, Marie attendait stoïquement la fin de ses jours chez elle. Son ravissant sourire  qui cachait mal son angoisse intérieure ne me quitte jamais.

Je me souviens également de notre hôte, Mohamed Ould Menna et sa belle et généreuse femme SelemKhoualha. Cette famille aux repas succulents  mérite d’être citée. Son mari, Mohamed, un sexagénaire  à l’époque, travaillait comme boucher principal au marché central d’Atar. Sa maison  constituait un lieu privilégié de regroupement des hommes du quartier. L’odeur de la viande n’était pas étrangère à cet attroupement.

Hamad, Seyid et moi, en plus d’autres collègues, les rejoignions, souvent le week-end. Le jeu de cartes (la belotte) prenait l’essentiel de notre temps. En même temps ça discutait à bâtons rompus. Les sujets ne manquaient pas. L’actualité politique était entretenue constamment par les rumeurs des soubresauts et des règlements de compte au sein de la junte militaire au pouvoir.

Il arrivait aussi que nos palabres débordent sur de banals sujets. Souvent, les esprits s’échauffaient quand le débat butait sur des questions, si passionnantes  à l’époque, comme les récits teintés de mysticisme de certains  marabouts de la ville. Un professeur palestinien, servant au lycée d’Atar, du nom d’Elghadoumi, nous accompagnait parfois au regroupement d’Ehel Minna. D’une façon hautaine, il se démarquait de Varough Elghadoumi, le célèbre conseiller du leader palestinien feu Yasser Arafatt. « Pourquoi ce n’est pas plutôt lui qui porte mon nom à moi ! ?», se vantait-il.

 

Discussions à bâtons rompus

Avec une grande passion, Elghadoumi soutenait ceux parmi nous qui exprimaient du scepticisme à l’égard des pratiques occultes. En même temps, il se permettait de nous raconter des cas de grand charlatanisme vécus avec son propre grand père. Il racontait qu’une fois, tout petit encore, il avait failli se faire mordre par un serpent dans « leur grand jardin !». Il affirmait que son grand père parvint, par la simple récitation d’une incantation, à le tuer  sans le toucher.
Je lui avais rétorqué  immédiatement  que « je n’accepte pas qu’il se permette de s’en prendre à nos marabouts au moment où il faisait l’éloge des conneries de son propre grand père ». Une folle colère s’empara d’Elghadoumi. Au même moment, un frisson de peur bleue me balaya tout le corps. Les amis s’interposèrent. Ils voulaient surtout m’éviter le pire. Elghadoumi réussit à casser son emportement: « vous savez, moi, je peux tout accepter sauf s’en prendre à mon père ! ».

Soulagé par les propos d’Elghadoumi, plutôt moins sévères que ceux auxquels  je m’attendais, je répondis : « je vous prends à témoins : je demande pardon à Elghadoumi !  Je lui présente mes sincères excuses». Puis j’ajoutais : « Mon erreur est d’avoir discuté avec quelqu’un qui se veut un intellectuel alors que pour moi un vrai intellectuel ne doit avoir ni père ni mère ! ». « Elghadoumi était de taille courte, costaud et chevelu.

Une sorte de pierre compacte ou pierre  véritablement « bien polie » (sans être pour autant  policée) d’un autre âge, formée à partir d’un matériau très solide. Ma chance est qu’il n’était pas tombé sur moi  pour m’écraser d’un seul coup. Agité par une forte colère, il se leva et sortit précipitamment. Intérieurement, j’étouffais un ouf de soulagement.

Dans nos palabres, le sujet le plus fréquent et qui poussait à son comble la passion des gens de l’Adrar était d’ordre local : les dattes et les palmiers dattiers, leurs différentes espèces et les divers bons goûts de leurs produits.

Les palmeraies, les palmiers dattiers dans leurs majestueuses oasis et leurs diverses variétés de dattes, constituaient en réalité un vrai domaine à la fois cultural mais surtout culturel de la dimension des sciences religieuses chez  les tribus Zawaya  de l’Iguidi des environs de Mededra.
Mes amis, venant d’autres régions, où on ne récoltait que le jujube  ou le Touga comme chez moi…, se tracassaient pour démontrer aux vieux d’Atar qu’ils sont devenus grands connaisseurs des espèces de dattes, souvent mieux que les vétérans de Ideichilli ( la tribu dominante dans les palmeraies de l’Adrar). Comme le débat se passionnait sans pouvoir aboutir à une conclusion satisfaisante pour tous, Cheikhna, un vieux chauffeur Teyziga (les habitants du quartier de Kenawal), leur proposa de demander mon avis.

Jusque-là j’observais un silence de marbre. Intérieurement, j’étais complètement assommé par ce que je considérais comme étant un sujet véritablement terre-à-terre. Notre hôte, Ould Minna, refusa catégoriquement. Il jurait à haute voix de ne pas prendre mon avis sur la question. Manifestement, mon agacement ne lui échappait pas. La majorité trancha : il fallait prendre l’avis de Cheddad. Ils ne savaient pas qu’ils m’ont donné le temps de bien préparer ma réponse-assassine.
Propos malveillants

L’honneur revenait à Cheikhna, un vieux chauffeur,  de se charger de poser avec tout le sérieux et la solennité requise, la fameuse question exigée par l’honorable assemblée des experts  du « nucléaire adrarois»: « Cheddad…, objectivement…, selon ta propre expérience des différents goûts de l’univers…, lequel des dattiers en question, donnait les dattes  au goût le plus succulent ?! ».

La réponse ne tarda pas: « s’il vous plait, mes chers amis, je vous prie de m’épargner d’intervenir dans  un tel genre de débats ! Vous savez, chez nous, succulent, agréable ou désagréable et tous les qualificatifs relatifs au goût du manger, sont exclusivement l’affaire de nos enfants ». Et Ould Minna d’éclater de rire : ha ! ha ! ha !… Hé Cheikhna, et  pourtant je t’ai mis en garde de ne pas demander l’avis de tel ! Moi je savais d’avance  qu’il va nous tourner en dérision ! ».

Un autre thème occupait souvent les visiteurs de l’auguste assemblée. Il s’agissait de l’hospitalité dans la société mauritanienne. Comme d’habitude les gens de l’Adrar tenaient à être les premiers en tout. Cherchant un consensus Mohamed Ould Minna se proposait de nous donner une liste des villes, selon lui,  les plus hospitalières dans notre pays et par ordre de degré d’hospitalité. L’essentiel pour lui était de mettre la ville d’Atar à la tête de cette liste. Il l’avait donc citée la première. Il observait nos visages.

Il tenait à placer à chacun de nous une agglomération urbaine de chez lui en échange de l’acceptation d’Atar à la tête de la liste. Il me regarda comme pour me demander de lui donner le nom d’une ville de chez moi. Il ne  savait pas qu’au Trarza de l’époque, la ville proprement dite n’existait  presque pas encore. En dehors de Rosso, un grand centre cosmopolite, les seules agglomérations portant le nom de ville étaient Boutilimit et Mederdra. Les deux, à l’époque, pourraient en fait être considérées comme de grands campements nomades fixes.

D’autre part, Ould Minna, aussi, peut-être (était-ce un préjugé ?),  ne savait pas, où il feignait de ne pas savoir que les gens de notre région n’étaient pas réputés pour leur hospitalité et curieusement aussi  ils s’en vantaient. Sans attendre, je lui complétai sa liste nationale de villes hospitalières : « et Tékane ! ». « Quoi ?!» se demanda Ould Minna. Puis il tourna la tête dans la direction du vieux Cheikhna : «  c’est quoi Tékane ? ». Jusqu’au moment où je faisais la proposition je n’avais jamais vu Tékane qui se situe pourtant à quelques 30 km de chez nous.
Et le vieux chauffeur, qui n’a jamais cessé de sillonner tout le pays, de répondre : « Tékane, moi, je le connais parfaitement. Il s’agit d’un pauvre village de pêcheurs, enclavé au bord du fleuve Sénégal ». Ould Minna, notre hôte, emporté par une folle colère, se leva. Puis il quitta sa maison laissant ses hôtes derrière lui. Il  cessa de me parler  pendant presque un mois. Il esquiva à chaque fois mes taquineries. Pourtant elles lui plaisaient beaucoup avant.

Un jour il me surprit avec un spectacle inhabituel : il s’agitait, manifestement de joie. Il riait à grande gueule, laissant apparaitre ses nombreuses dents toutes blanches au milieu d’un visage de teint noir foncé, surmonté d’une touffe de cheveux crépus tout blancs aussi  à l’image d’un bonnet d’un  pèlerin ouest Africain. Il s’adressa à moi : «Marhaba (bienvenue) ! Mon cher ami, mon fils, je suis pressé de te voir! Je te demande pardon. J’étais fâché contre toi ».

Depuis deux jours ce n’est plus le cas. Je te félicite pour m’avoir donné l’occasion de rire, de rire à pleins poumons comme si je n’ai jamais ri. Je vais tout te raconter. L’autre jour, j’étais au marché de bétail. Comme d’habitude  je cherchais des bêtes d’abattoir. Un pauvre mec voulait me vendre quelques chèvres. Il ne cessait de vanter leur qualité : «  des chèvres natives de l’Adrar… Elles ne connaissent que les oueds de l’Adrar… », Expliqua-il.  « Je l’ai coupé court », expliqua-t-il : « hé, écoute-moi bien ! Ça m’est égal ; je n’ai que faire de   la qualité de tes chèvres, même si elles viennent de débarquer aujourd’hui de Tékane, je ne dépasse pas le prix que je t’ai déjà proposé ! ».

Il me dit : « quoi ?! ». « Je lui répète la même chose ». « Sonné par ma remarque, le bonhomme ôta l’espèce de  boubou qu’il portait. Il se mit à l’agiter pour éloigner ses chèvres de mon voisinage, avant de me répliquer : même si tu me remplis leurs peaux d’or je ne te les  vendrai plus ! ». « Mon poumon a failli éclater de rire !», conclut  Ould Minna. «Et depuis lors je te cherchais pour te demander pardon et te féliciter en même temps pour m’avoir donné l’occasion de passer tout mon temps à rire », ajouta-il, en laissant libre cours à ses éclats de rire. Une décennie après, lors d’une campagne électorale, j’eus l’occasion de voir le joli village de Tékane : une cité historique où vivaient deux familles prestigieuses, les Kane et les Almami Sy,  enracinées dans une tradition culturelle et guerrière millénaire. Malheureusement, le temps ne m’a pas donné l’occasion de revoir le vieux chauffeur Cheikhna pour lui démentir ses propos malveillants à l’égard de Tékane, notre désormais capitale municipale et depuis peu départementale.

(A suivre)