Ainsi parlait Sidi El Moktar Ndiaye à propos de la Mauritanie

Ainsi parlait Sidi El Moktar Ndiaye à propos de la Mauritanie  En 1958 se tenait le congrès d’Aleg où furent jetés les bases de la Mauritanie actuelle. Député de la Mauritanie et président de l’Assemblée territoriale, Sidi El Moktar Ndiaye avait livré son idée de la Mauritanie.

L’indépendance de notre Pays fut octroyée par la France, en 1960,dans un climat marqué par une profonde aspiration des peuples colonisés à la liberté et la persistance de la guerre de libération en Algérie

En Mauritanie, ce nouveau statut allaient rendre orphelins, du jour au lendemain,les agents et serviteurs locaux de la puissance coloniale, compte tenu du départ précipité de celle-ci, même si une nouvelle forme de rapports,un néo-colonialisme rampant, devait prendre la relève de ce qui existait jusqu’à lors … Feu Sidi El Moktar N’Diaye, sénégalais d’origine et mauritanien par adoption, appartient à cette administration coloniale qui a assisté à la naissance du nouvel état de Mauritanie..

Pour lire dans les pensées de cet homme qui appartient désormais à notre récente histoire commune,quoi de mieux que ses propres paroles ?.. Nous vous livrons ci-dessous le discours qu’il aurait prononcé au Congrès d’Aleg,Congrès qui devait jeter les jalons du futur état indépendant de Mauritanie

Discours prononcé par M. Sidi El Mokhtar N’DIAYE, Député de la Mauritanie, Président de l’Assemblée Territoriale

La Mauritanie est un vaste territoire de un million de kilomètres carrés dont la base s’appuie fortement sur le Sénégal et le Soudan, pays de Noirs sédentaires. C’est précisément cette région qui ost de loin la plus peuplée, la plus riche en points d’eau, en pâturages et en troupeaux.

Toute l’économie mauritanienne est axée vers le Sénégal et le Soudan, et plus au Sud encore. Le Territoire tire l’essentiel de ses revenus du commerce fait dans ces deux pays des ventes d’animaux pour la boucherie des grandes villes Sénégalaises. C’est dans les deux Territoires précités que se trouve la clientèle des grands Marabouts mauritaniens.

Vers le Nord, la Mauritanie constitue une région Saharienne à très faible population. L’élevage du chameau lui permet de subsister. Les courants commerciaux vers le Nord sont, certes, traditionnels mais représentent un chiffre d’affaires peu important à côté des courants économiques orientés vers le Sud. Les oasis de l’Adrar permettent la concentration d’un peu de population. Ensuite, c’est le désert jusqu’aux confins Marocains, soit sur 1 500 kilomètres.

En bref, on peut dire que les données naturelles tournent le pays vers l’Afrique Noire dont il ne peut se passer en raison des importantes ressources qu’il tire de ses relations avec elle.

La Mauritanie est cependant un pays très particulier par l’existence d’une densité de nomade arabo-berbères importante dans cette région pré-saharienne. Si les Maures ont peu de contacts économiques avec le Nord, ils sentent par contre les liens spirituels et raciaux qui les unissent au Maghreb.

Pour déterminer le statut, il faut tenir compte d’un élément exceptionnel : celui de la présence, en Mauritanie, d’une forte minorité de sédentaires noirs sur la Rive droite du Fleuve, parents des sédentaires de la Rive Gauche Sénégalaise.

Le fleuve Sénégal n’est donc pas une coupure et les deux rives constituent un tout humain et économique dans lequel, cependant les Maures sur la Rive droite, sont étroitement imbriqués (droits éminents ou réels sur les terrains de culture, participation au commerce local).

Les institutions

Ces caractères éclairent le problème des institutions. D’une part, les Maures blancs ne veulent pas se sent subordonnés à des institutions qui seraient dominées par les Sédentaires Noirs de l’Afrique Occidentale.

De même les Noirs de la Rive droite tu Fleuve ne se sentent à l’aise que s’ils ont la garantie qu’ils ne seront pas dominés par l’élément Maure plus nombreux. La position prise par la Côte d’Ivoire accélère la solution du problème des institutions.

Il est fort probable que l’idée de l’exécutif fédéral à laquelle les Maures sont hostiles, sera abandonnée en raison de la volonté de la Côte d’Ivoire.

Cependant, il est indéniable que des liens et des habitudes existent entre les divers Territoires de l’Afrique Occidentale, Des problèmes communs exigent la présence d’une institution au sein de laquelle les divers Territoires collaborent sur un pied d’égalité.

C’est aujourd’hui le Grand Conseil et demain, ce sera une institution analogue, chargée de régler les problèmes de gestion, sans caractère politique, et dont les pouvoirs seront restreints au domaine des problèmes communs tandis que chaque Territoire verra ses propres compétences augmenter au détriment du Grand Conseil et des instances métropolitaines, La Mauritanie a donc intérêt à garder des liens étroits avec les Territoires voisins:

Sénégal et Soudan. Si l’A.O.F. éclate à la suite de la prise de position catégorique de la Côte d’Ivoire, la Mauritanie devra former, avec le Sénégal et le Soudan, un véritable syndicat de Territoires comportant un organisme commun où se retrouveraient les 5 délégués de chaque Territoire, évitant ainsi de poser des problèmes délicats de personnes en même temps que sera affirmée la solidarité de ces trois Territoires limitrophes, malgré l’affirmation de leur personnalité propre et de leur compétence exclusive pour la gestion de leurs propres affaires. Ainsi pourra être rassurée la minorité des Sédentaires Noirs de Mauritanie qui ne se sentira pas isolée des collectivités germaines du Sénégal.

Aspect financier

Le Budget Général 1959 va être très différent des budgets classiques de l’A.O.F. La Côte d’Ivoire ne versera plus l’important excédent de ses recettes. La Mauritanie doit donc dès maintenant rechercher un relais financier pour l’équilibre de son budget.

Déjà la métropole a pris directement à sa charge les dépenses de sécurité, soit 500 millions. Les esprits à Paris sont ouverts à une participation plus large du Budget métropolitain. Les démarches doivent être poursuivies rapidement dans ce sens pour que, au 1er Janvier prochain, la Métropole assure le relevé du Budget Général, soit environ en plus tard 1 milliard 400 millions C.F.A.

Conclusion

La Mauritanie, compte tenu de sa place particulière sur le plan international, doit rapidement être dotée d’institutions politiques plus perfectionnées, système Togo. Nous avons vu que cela ne signifie pas rupture avec les autres Territoires d’Afrique occidentale, mais il faut désormais que les liens directs s’affirment entre la Mauritanie et Paris.

Nous aboutirons ainsi à un équilibre harmonieux et fructueux entre les obligations que la Mauritanie a vis-à-vis des Territoires voisins et l’intérêt vital qui la pousse à affirmer sa vocation nationale en conquérant son autonomie interne totale.

Quant aux éléments traditionnels qui, dans le pays occupent une place considérable, ils ne doivent pas s’émouvoir d’un nouveau progrès des institutions politiques. L’expérience en cours montre que les instances élues s’appuient sur l’appareil administratif et technique donné par la Métropole et que les relations sont sans équivoque avec cet appareil, C’est donc dans une association étroite entre pouvoir politique local, d’une part, et moyens administratifs et techniques fournis par la France, d’autre part que les traditionalistes doivent trouver les apaisements nécessaires à leurs préoccupations.

En résumé, tous les moyens existent pour faire face aux problèmes soulevés par les uns et les autres plus d’ailleurs par intérêt personnel qu’en fonction de données naturelles évidentes qu’il s’agisse des intérêts des sédentaires noirs, du conflit apparent entre rattachement direct à Paris et coordination avec l’Afrique Occidentale, ou encore des appréhensions manifestées par les milieux traditionnels contre l’évolution de la Loi du 23 juin 1956 et ses prolongements nécessaires. Dans les observations présentées ci-dessus, tout le monde doit trouver son compte au moment où le Congrès d’Aleg doit faire le point, dans un sens constructif des problèmes qui se posent à La Mauritanie Nouvelle.

Source : Les Mauritanies