Il est temps que le militantisme haratine balaie devant sa propre tente

Identité haratine : ce que vous refusez de voir Mohamed Echriv Echriv, Par Mohamed  Daoud Imigine | Association des Haratine de Mauritanie en EuropeCes derniers jours, plusieurs leaders haratines ont vivement réagi  à l’emprisonnement de militants de l’IRA, intervenu dans des circonstances jugées pour le moins controversées. Quelles que soient les justifications avancées par la justice, beaucoup y voient une volonté manifeste d’abaisser, d’humilier, de briser et d’intimider. Plus profondément encore, certains dénoncent une tentative de “remettre à leur place” des militant(e)s haratines accusés, en quelque sorte, d’avoir trop osé dans ce qui serait perçu comme un véritable crime de lèse-majesté.

Au-delà de l’amertume suscitée par ces affaires judiciaires, ce qui se trouve véritablement dénoncé, c’est une dérive plus profonde portant atteinte aux libertés de manière générale. Une dérive qui semble viser tout particulièrement le militantisme haratine, pourtant légitime dans ses revendications, profondément vulnérable et fragile, mais manifestement dérangeant pour l’ordre social établi autant que pour le statu quo politique.

Cet acharnement apparaît d’autant plus préoccupant qu’il semble être relayé  par une campagne de diabolisation orchestrée par les tenants de l’appropriation politique de la composante haratine. Ceux-ci tentent de  substituer au discours de démystification porté par le militantisme haratine une rhétorique démagogique, prétendument plus « patriotique » et plus « unificatrice». L’intention peut paraître louable, mais sur quel fondement peut-elle réellement s’appuyer face aux discriminations, à la marginalisation et à la paupérisation qui condamnent nombre de Haratines à s’identifier à leur condition et, par conséquent, à prendre eux-mêmes leur destin en main ? L’héritage esclavagiste, tout comme leur abandon persistant par les systèmes politiques successifs, ne leur a guère laissé d’autre alternative.

Malgré ce contexte, qui s’apparente à un affront de la part du régime, les réactions des leaders haratines — souvent marquées par un sentiment d’impuissance — n’ont guère laissé entrevoir une véritable volonté de dépasser les rivalités et les égoïsmes qui minent la légitimité de leur combat, fragilisent leur mobilisation et desservent, en définitive, la cause même qu’ils prétendent défendre. Au lieu de susciter un sursaut d’union et de cohésion, la surenchère observée ces derniers jours semble, au contraire, révéler que chacun cherche avant tout à tirer un bénéfice politique de ces regrettables dérives judiciaires, de peur d’en laisser à un autre le profit symbolique.

Ainsi voit-on un député du parti au pouvoir, transfuge de l’opposition et, de surcroît, ancien militant de la cause haratine, se poser en principal pourfendeur du régime et du Parlement. Pourtant, notre honorable député a rejoint le système en toute connaissance de cause et a dû, certainement, se résigner à cautionner bien d’autres abus du régime. Pourquoi, dès lors, une telle désapprobation exceptionnelle ?

C’est qu’il est confronté à un véritable cas de conscience face à cette dérive judiciaire flagrante. Au-delà du caractère courageux et spectaculaire de cette intervention mémorable, loin d’être politiquementinnocente, c’est surtout le profond malaise moral que vivent les Haratines du système qui se trouve ici révélé, même si beaucoup d’entre eux feignent de le dissimuler en jouant les avocats du diable.

Il convient de rappeler que, depuis plus de trente ans, le système politique mauritanien se caractérise par la discrimination et la gabegie. Il est, de ce fait, disqualifié pour apporter une réponse à la question haratine, laquelle appelle nécessairement une véritable alternance politique. Y adhérer revient à cautionner la continuité d’une politique systématique d’abandon et de marginalisation des Haratines.

La sortie fracassante du jeune député a suscité des réactions plus enflammées les unes que les autres au sein des chefs de file du militantisme haratine.

C’est ainsi que la surenchère a conduit certains à brandir la menace d’un recours à l’étranger pour assurer la protection des Haratines. En jetant ainsi un pavé dans la mare, son auteur semble surtout chercher à se placer au centre du débat, au prix des réprobations que cette sortie suscite déjà. Une telle menace apparaît tout à la fois fantaisiste, impopulaire et contre-productive. Elle sonne comme un excès de dramatisation, heurtant inutilement le sentiment de souveraineté nationale, d’autant plus que l’étranger n’a jamais protégé que ses propres intérêts et que, en l’occurrence, ceux-ci ne coïncident pas nécessairement avec la protection des Haratines.

Parmi ces démonstrations de militantisme, la plus incongrue — et sans doute la plus cynique — est celle d’un leader obnubilé par la présidence de la République et engagé dans une campagne permanente en vue de 2029. Dans un maladroit appel du pied à une certaine frange de l’opinion, celui-ci tente d’accabler ses adversaires, tirant dans leur camp la balle du « sectarisme « , en prenant ses distances avec son statut de leader haratine, en se repositionnant dans une posture équilibriste, se voulant à la fois non communautaire et non partisane. Il semble ainsi rechercher une forme de respectabilité politique et d’acceptabilité susceptible de servir son ambition de s’ériger en candidat providentiel lors de la prochaine élection présidentielle. Cette attitude est d’autant plus cocasse que ses militants sont au cœur d’une dérive répressive, traînés devant les tribunaux en raison de leur militantisme haratine zélé. S’en démarque-t-il également ? Voilà bien une étrange manière, pour un leader haratine, de prétendre accéder à la présidence de la République : marcher sur les cadavres politiques d’une partie de l’élite haratine, tout en recherchant les voix de ces masses populaires qu’il affirme pourtant ne pas représenter. Il convient de rappeler à notre ambitieux leader que de tels calculs politiciens, nourris d’illusions conjoncturelles, ont déjà provoqué la chute politique de deux de ses aînés dans la courte histoire du militantisme haratine.

Non, la question haratine mérite mieux que ces voltes-faces récurrentes, opportunistes et déroutantes. Elle est aujourd’hui arrivée, au regard de cette dérive répressive, à un stade particulièrement sensible et critique, dans un contexte où le rapport de force demeure largement à l’avantage d’un pouvoir qui persiste dans sa fuite en avant discriminatoire et suprémaciste. Aujourd’hui, l’attitude la plus conséquente, la plus lucide et la plus stratégique consisterait plutôt à dépasser les querelles de leadership, les rivalités et les divergences afin de se rassembler autour des impératifs du moment, voire d’envisager, pourquoi pas, une nouvelle dynamique plus inclusive et plus unitaire.

La question haratine ne peut désormais plus se prêter aux surenchères clientélistes et opportunistes au service d’agendas personnels.

 Ceux qui, se posant en dirigeants haratines, ne veulent pas, ne peuvent pas ou ne savent pas se sacrifier afin de rassembler autour de la cause haratine pour la sauver, en se départissant de leurs égoïsmes et des privilèges acquis sur le dos de ces damnés de l’esclavage, deviennent des obstacles préjudiciables au règlement de la question haratine.

À cet égard, toute approche non inclusive est contre-productive et porte en elle-même les germes de divisions fatales pour les Haratines eux-mêmes.

En effet, quel intérêt y a-t-il à continuer de monter les Haratines les uns contre les autres, à les exposer aux abus d’un système qui les méprise, puis à crier après coup au scandale dans une position d’impuissance ?

Il est urgent de se ressaisir, afin de redonner au combat des Haratines pour la libération et l’émancipation, sa légitimité, sa crédibilité, sa cohérence mais surtout sa fiabilité. Il est temps  que le militantisme haratine  balaie devant sa propre tente afin de susciter et de mériter l’adhésion des véritables forces du changement. Pour relever un tel defi, un débat interne s’impose, une nouvelle approche s’impose, une rationalisation du combat s’impose.

Mohamed Daoud Imigine
Le 14 Mai 2026