Le tribunal de Nouakchott a condamné, lundi 4 mai, les deux élues mauritaniennes, engagées dans la lutte contre l’esclavage moderne, pour « atteinte aux symboles de l’Etat et diffusion de propos à caractère raciste », après qu’elles ont critiqué le chef de l’Etat, Mohamed Ould Ghazouani.

Membres de l’Initiative pour la résurgence du mouvement abolitionniste (IRA), une organisation des droits humains, les deux femmes politiques avaient publié, courant avril, sur leurs réseaux sociaux, des vidéos jugées attentatoires à la « cohésion sociale » et aux « symboles nationaux ». Dans l’une d’elles, le président Mohamed Ould Ghazouani, réélu en juillet 2024 pour un second mandat, était notamment qualifié de mentor « de l’apartheid en Mauritanie ». Les deux femmes accusent le chef de l’Etat de discrimination raciale envers les Noirs et les descendants d’esclaves. Le tribunal a ordonné « la suppression des contenus numériques, la confiscation de leurs téléphones et la fermeture de leurs comptes en ligne ».
Mariem Cheikh Dieng et Ghamou Achour avaient été interpellées une semaine plus tôt – l’une d’elles avec son bébé de quatre mois – par des services spécialisés dans la cybercriminalité. Leur incarcération a provoqué l’indignation des membres de leur mouvement. « Elles avaient déjà été emprisonnées sous la présidence de Mohamed Ould Abdel Aziz [de 2009 à 2019], rappelle Biram Dah Abeid, président et fondateur de l’IRA. Depuis leur élection, en 2023, ces élues faisaient l’objet de menaces proférées par les dignitaires et les parlementaires de la communauté maure, qui détient en Mauritanie tous les leviers militaires, religieux et économiques. Le racisme dans ce pays est un apartheid non écrit mais vigoureux. »
La Mauritanie, vaste pays sahélien de 5,5 millions d’habitants répartis en plusieurs groupes ethniques – Maures, Haratins (des descendants d’esclaves noirs subsahariens affranchis), Soninkés, Peuls, etc. – est le dernier au monde à avoir aboli officiellement l’esclavage, en 1981. En 2015, le Parlement a voté une loi visant à punir les pratiques esclavagistes – qui perdurent malgré l’abolition.
« Exécution politique »
Mais les tribunaux spécialisés destinés à faire appliquer cette législation « n’ont pas été dotés de moyens financiers suffisants pour un bon fonctionnement », déplorait, au micro de Radio France international, en 2022, Tomoya Obokata, rapporteur spécial des Nations unies chargé des formes contemporaines d’esclavage, en reconnaissant toutefois que le pays avait réalisé des progrès en matière de défense des droits humains.
L’indice mondial de l’esclavage, développé par l’ONG australienne Walk Free Foundation, mesure l’ampleur de l’esclavage moderne et établit un classement mondial. En 2023, la Mauritanie se classait au troisième rang mondial, avec une prévalence de 30 personnes en situation d’esclavage sur 1 000.
« Il faut cesser de se mentir. Ce qui s’est joué (…) n’a rien d’un procès ordinaire, a fustigé, mardi, Abdoulaye Sy, secrétaire général de l’Institution de l’opposition démocratique, auprès du média mauritanien Cridem. C’est une démonstration de force, une exécution politique maquillée en décision judiciaire. Un avertissement brutal adressé à toute voix qui dérange : “Taisez-vous ou vous serez broyés !” »
Les avocats des députées ont constaté de « graves irrégularités » de procédures, et notamment le fait que « la notion de flagrant délit mentionnée dans le règlement intérieur de l’Assemblée nationale pour justifier la levée de l’immunité parlementaire [des députées] était totalement différente de celle prévue par le code de procédure pénale ». Ils ont interjeté appel de cette décision.
Au moment du jugement, les abords du tribunal de Nouakchott étaient placés sous protection policière. « Les propos tenus par ces députées sont inadmissibles et irresponsables, assure un proche de la présidence. Une députée ne peut pas dire n’importe quoi et jouer ainsi avec le feu pour diffuser de la haine, comme le faisait au Rwanda la Radio des Mille Collines pendant le génocide des Tutsi, en 1994. La Mauritanie est aujourd’hui traversée par des injustices et des inégalités. C’est devenu une poudrière. Si le gouvernement fait preuve de faiblesse, tous les Mauritaniens risquent de le payer très cher. »
L’IRA est dans le collimateur des autorités depuis plusieurs mois. En février, six de ses militants ont été arrêtés pour avoir dénoncé, preuves à l’appui, le cas d’une fille de 11 ans réduite en esclavage par un couple d’enseignants de la capitale. Ils ont été arrêtés dans la foulée pour « trouble à l’ordre public » et « diffusion de fausses informations ».
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