Police : Quand le crime s’accomplit en «bandes désorganisées »/par Mohamed Chighali

Mohamed Chighali | أقلام

Dans l’affaire de Souvi ould Gibril ould Cheïne, l’activiste des droits humains et administrateur d’une plateforme de réseaux sociaux, le verdict scientifique sur la cause de sa mort est tombé. Le célèbre blogueur mauritanien est bien mort dans un commissariat de police de Nouakchott suite à des blessures occasionnées par des tortures policières. Selon les preuves réunies par la médecine légale, le corps de la victime présentait une double fracture au cou et des traces de strangulation, deux éléments susceptibles, l’un ou l’autre, d’avoir provoqué le décès.

Cette affaire est très préoccupante mais surtout très embarrassante pour le régime actuel, en ce que le drame s’est produit dans un commissariat de police et au mauvais moment. Au regard du rapport médical, on ne peut évidemment pas parler de « bévue » policière, les preuves de tortures sont d’autant plus incontestables qu’elles ont été constatées par des médecins légistes commis par le ministère de la Santé.

 

La police mauritanienne, une réputation de violence instinctive

La police mauritanienne est réputée l’une des plus violentes de la sous-région. Elle a hérité cette violence de la fin des années soixante-cinq où nos gardiens de l’ordre se virent confier de réprimer aveuglément les Khadihines qui constituaient à l’époque le noyau d’une contestation estudiantine qui donnait du fer à tordre à un parti unique décrié.

C’est cette police qui tabassa, les plus âgés d’entre nous s’en souviennent, les manifestants qui s’étaient déversés dans les rues de Nouakchott et de Kaédi pour soutenir les signataires du Manifeste des 19. C’est encore elle qui s’en prit tout aussi violemment, quelques années plus tard, aux signataires du Manifeste du Négro-mauritanien opprimé.

Depuis ces étapes dramatiques de la vie de notre nation, cette police est restée invariablement la même. Une « force du mal» toujours prête à se déchaîner selon la «météo » du régime en place. Mais il faut peut-être rappeler que, d’une part, cette police mauritanienne est née dans un environnement de violence et que, d’autre part, elle menait ses activités à une époque où les organisations de défense des droits de l’Homme étaient pratiquement inexistantes.

 

La police mauritanienne à l’école sous Ould Daddah, en pratique sous Ould Taya

Les évènements survenus en 89 furent, pour elle, l’occasion de mettre en pratique toutes sortes de violences pour réprimer les Négro-mauritaniens ; en particulier les Halpulaars. À cette époque, le pays tout entier était devenu une espèce de camp nazi, style Josef Mengele, où la torture fut expérimentée de milles manières sur des négro-mauritaniens dans des commissariats de police ou des casernes militaires isolées.

Avec l’arrivée en 2008 de Mohamed ould Abdel Aziz au pouvoir, la police de proximité – celle des commissariats de quartiers périphériques mais aussi du centre-ville, à l’instar de celui impliqué dans l’assassinat de Souvi – fut abandonnée à son sort. Durant cette période, les policiers – dits d’Ely ould Mohamed Vall – furent tellement négligés qu’ils se retrouvèrent dans le plus complet dénuement. La misère et la pauvreté où ils baignaient les poussèrent à ouvrir sur leurs lieux de travail des comptoirs de corruption et de trafics d’influence, instaurant un laisser-aller inimaginable qui entravait, par effet domino, trop souvent le travail d’une justice déjà instrumentalisée.

 

Excès policier, crime prémédité ou accident déplorable…Quelle leçon tirer ?

Ce qui est arrivé jeudi dans un commissariat de police est regrettable et surtout inadmissible. Mais même regrettable et inadmissible, il nous prouve à quel point certains agents de l’ordre et de la force publique sont capables de tout, en tous lieux et toutes circonstances. Ce qui est arrivé était déjà survenu en ce même commissariat qui, selon les riverains, empêchait parfois de dormir les familles des environs, en raison des hurlements de gardés-à-vue semble-t-il soumis, tard dans la nuit, à des tortures.

Quoiqu’il en soit et aussi insupportable soit ce drame, ce qui est arrivé ne doit pas pousser certains d’entre nous en mal de popularité à susciter un environnement de haine susceptible d’engendrer des violences qui, de toutes manières, ne ressusciteraient pas Souvi. Certes les parents de Souvi ont perdu leur fils à la fleur de l’âge. Certes les forces vives de la nation, les organisations humanitaires et de Droits de l’Homme ont perdu un très grand défenseur de belles causes. Mais ce qu’il ne faut surtout pas oublier, c’est que le pays a perdu un citoyen, assassiné dans un édifice public par des hommes de loi dont la première mission est de faire appliquer justement celle-ci.

La mort de Souvi – Que Dieu lui accorde belle place en Son saint paradis ! – a plongé tous les Mauritaniens – toutes composantes ethniques confondues – en deuil ; un deuil national populaire. Même si nous ne devons pas cesser de verser des larmes tant que justice ne sera pas rendue, nous devons avant tout, pour nous tous et pour la stabilité de notre pays, faire confiance à notre justice, en espérant – que dis-je ? En exigeant ! – qu’elle brise les glaces de son « hibernation » pour dire le Droit afin que plus jamais de telles choses ne se produisent.

Ce qu’il reste à faire maintenant, c’est donc de tirer leçon de ce qui s’est passé et de faire en sorte que cette police de la violence – particulièrement de la violence raciste née sous Moctar ould Daddah,  exaspérée puis maquillée sous Maaouiya ould Sid’Ahmed Taya avant d’être recyclée sous Mohamed ould Abdel Aziz – accepte sous Ould Ghazwani de se reconvertir en police républicaine, fermement décidée à s’éloigner de cette violence endémique qui ternit son image mais qui surtout éclabousse un régime qui n’a vraiment pas le temps de gérer des crises inopportunes, au moment où l’actuel gouvernement cherche une refondation capable à mettre en place tous les mécanismes impératifs à l’établissement de l’égalité des droits pour tous les citoyens, sans exception, de notre Mauritanie commune.

Mohamed Chighali

Journaliste indépendant