Passions d’enfance : avant de tout oublier (1)/Par Ahmed Salem Ould El Mokhtar (Cheddad)

Du fameux  Djoukha à Jleyfty

… Je me souviens à peine de la grand-mère de ma grand-mère, Elkhaitt, connue par son surnom Akaa. Elle était d’un âge très avancé. Elle est la cousine maternelle d’Attouha, l’auteur de ma berceuse. Deux anecdotes sont les deux seuls souvenirs que je retiens d’elle. Il semble qu’elle était très attachée à moi et que je vivais avec elle jusqu’à sa mort qui se situe dans l’intervalle des années 1951-53. Je devais avoir en ce moment un peu plus de deux ans. On raconte que je la réveillais souvent pour l’inviter à dîner en ces termes: « Akaa goumi owkliaïchikhami », c’est à dire: « Akaa réveille-toi pour manger ta galette de mil encore chaude ». Deuxième anecdote, lorsque, sentant sa mort proche, je fus éloigné d’elle et lorsque j’ai constaté sa disparition, l’on m’a répondu laconiquement qu’elle était partie au paradis. Pour me consoler, on me dit qu’on finira tous par la rejoindre. Sur le moment, j’acceptais la réponse donnée, car elle constituait pour moi la seule lueur d’espoir de la revoir. Malgré mon très jeune âge, j’étais profondément bouleversé par sa disparition. J’étais donc pressé d’aller au plus vite au paradis pour la retrouver.
Un jour, tout le campement se mit en branle en vue de déménager. L’image des campements nomades Roms en Europe, souvent d’actualité ces derniers temps, ainsi que leurs perpétuels déplacements, me rappelle souvent les déménagements de nos propres parents nomades. Tous, hommes et femmes, se pressent pour plier les tentes et ranger les bagages. L’essentiel de ces bagages est constitué de bois: des piquets de diverses formes et de diverses tailles, servant à aider au dressage de la tente et à l’équiper après. Les tentes sont, soit en coton, soit en laine, souvent en laine de mouton. Elles sont confectionnées de A à Z par les mains des femmes. Comme des abeilles, les femmes travaillent tout le temps. Ailleurs il était question des tentes en laine de camelin. On se prépare à un déplacement quelque part, qui ne pouvait avoir pour moi qu’une seule destination: le paradis. Après des heures de voyage à dos de bœufs et d’ânes, on s’arrêta dans une clairière pleine d’herbes sauvages, à la fois épineuses et accrocheuses (le cram-cram), au milieu d’une forêt et sous un soleil ardent. Ayant déchargé les bagages, on se mit à dresser les tentes et à séparer les vaches laitières de leurs petits(). Quant à moi, j’avais d’autres préoccupations: mes petits yeux tournoyaient dans tous les sens, balayant à chaque fois et en quelques secondes les quatre directions, à la recherche du paradis et de ma grand-mère disparue. Mon cœur battait fortement. Je fus particulièrement frappé par le contraste entre ce qu’on me racontait du paradis et la réalité qui m’entoure. Si, malgré mon jeune âge à l’époque, et malgré plusieurs décennies écoulées depuis, je retiens tous ces détails, c’est certainement grâce à l’impact que cet événement fit sur moi.

 

Soif insatiable

Le lieu se situait à l’est du marigot de Djoukha, à l’est du lac Rkiz, distant de quelque 15km du village de Teichtayatt, situé sur la côte occidentale du lac, la résidence actuelle de mes parents. Un frisson d’angoisse et de grande déception me traverse à chaque fois que je passe par là.
D’après des informations concordantes, je suis venu au monde à la fin de l’hivernage de 1948 ou 1949, durant le mois d’Aladha dans le calendrier musulman. Le lieu, un point d’eau (un puits) appelé Nouagour situé à quelque quarante kilomètres au nord-est de l’actuel Rkiz-ville. Ma naissance est séparée de quelques heures de celle, au même lieu, d’une sœur de lait, décédée il n’y a pas longtemps, appelée Mmaye Mint Mennah, la sœur ainée d’un futur camarade de promotion scolaire, Ben Amar Ould Sidi Ould Mennah. À l’époque, fuyant les moustiques durant l’hivernage, la tradition de notre collectivité était de quitter la zone très inondée du sud du lac Rkiz, les «Dkhal » (singulier Dakhla), qui signifient les îles, pour prendre l’air au nord de celle-ci. Nouagour fait partie des nombreux puits localisés dans cette zone.
Il est habité par une communauté, dont les ressortissants se présentent comme des Chourfa ou descendants du prophète Mohamed (PSSL). On les appelle « les chourfas de Nouagour ». Ils se disent originaires du Maroc et apparentés à la famille régnante des Moulaye Ismail. Comme certaines méchantes interprétations se permettent souvent de semer le doute sur les vraies origines, dans notre sous-région, des nombreux prétendants à la descendance du prophète, les Chourfas de Nouagour se vantent d’être les seuls Chourfas authentiques, du moment, précisent-ils, qu’ils sont les seuls à être affiliés à un aïeul connu de tous: Nouagour ! Curieusement, les prétendants à la descendance du prophète, généralement, n’appartiennent pas aux tribus arabes authentiques existantes dans notre pays, du moment que celles-ci sont arabes et originaires d’Arabie, logiquement elles sont les mieux placées pour prétendre à l’affiliation au prophète Mohamed (PSSL).
Juste après ma naissance, le puits Nouagour s’affaissa. Les puits traditionnels étaient de fragile constitution avant d’être bétonnés. Si l’un d’eux s’affaisse, on se met immédiatement à creuser un autre à côté. Il est conseillé de ne pas trop s’éloigner du lieu du premier forage afin d’éviter la nappe salée. Chassée par la soif, notre communauté se déplaça aussitôt vers Breikelli, un autre puits, situé à quelques kilomètres de Nouagour. Mes parents évoquent souvent cet événement pour expliquer mon attachement spécial à l’eau. Ils disent que, marqué par l’affaissement du puits de Nouagour, ma soif est devenue insatiable. Vrai ou faux, il est à remarquer que d’habitude je ne dors pas bien dans un lieu sans m’assurer de la présence de l’eau à côté de moi. Peut-être aurais-je été victime indirecte de la soif subie probablement par ma propre mère et les femmes susceptibles de m’allaiter après le déplorable incident. Né pourtant à Nouagour, je regrette qu’à ce jour je ne l’ai jamais vu, bien qu’il se situe non loin de notre zone de pâturage. Nouagour, Breikelli et même un autre puits proche d’eux, appelé Jleyfti, sont restés gravés dans ma mémoire. Les premiers, pour les raisons évoquées ci-dessus. Le dernier parce que son nom est attaché à une anecdote célèbre. On raconte que lors du déplacement en catastrophe de Nouagour à Breikelli, un groupe de personnes de chez nous s’est égaré. Sur leur chemin, elles remarquèrent un puits autour duquel s’agitent beaucoup de personnes et de bétail.
Elles s’approchèrent pour demander le nom du puits. On leur répondit que c’est Jleyfti, et non pas Breikelli, la destination recherchée. Kakaya, une femme du groupe, connue pour son caractère et son passé galant, n’avait pu cacher son étonnement: elle s’exclama: « Ah bon ! C’est ça Jleyfti ! C’est enfin arrivé: moi, Kakaya: voilà que j’ai fini par voir Jleyfti avant de mourir! ». La bonne dame a toujours entendu parler de Jleyfti. Elle trouve peut-être son nom bizarre et elle ne croyait pas qu’elle le verrait un jour.
Depuis, les gens de la collectivité évoquent cette boutade à chaque fois que l’un d’eux se trouve dans une situation pareille et imprévue.

(A suivre)