Passions d’enfance : Avant de tout oublier (49)/ Par Ahmed Salem Ould El Mokhtar (Cheddad)

Avant-propos(NB- comme l’introduction l’avant-propos aussi de l’ouvrage se rapporte principalement sur des thèmes abordés dans la suite du texte dans sa globalité. Il répond également à un tas de questions ayant motivé de s’engager dans la passionnante aventure de l’écriture).Auto-questionnement

On peut bien se demander et à juste titre pourquoi un essai autobiographique ? Pourquoi surtout un essai autobiographique de quelqu’un dont le parcours est dépourvu d’éléments historiques marquants. Cet auto-questionnement m’a tracassé pendant longtemps, bloquant ainsi toute initiative d’entreprendre le moindre essai d’écriture. L’éclosion ces derniers temps de nouveaux moyens d’information et de communication, particulièrement l’internet et les sites du net ou réseaux sociaux, n’ont cessé de renforcer chez moi le sentiment de l’inutilité d’écrire. Ma conviction est que les gens ne lisent plus et que le livre finira inéluctablement par disparaître. Désormais, à travers son téléphone portable, chacun de nous peut enfermer dans sa petite poche toutes les bibliothèques de l’univers, à peine quelques décennies après l’apparition des premiers spécimens de livres de poche.

Le briseur de mon hésitation

L’honneur revient à un ami, un parent, Tijani Ould Kerim, de m’avoir poussé à dépasser cette hésitation. Suite à la lecture de mon entretien avec le journal Le Calame, à propos de la marche des Haratines du 29 avril 2014, Tijani me demanda de se voir d’urgence, à deux. Je croyais qu’il voulait juste me faire état de quelques remarques à propos de l’entretien. À cette occasion, j’ai reçu des dizaines d’appels dans les 24 heures qui ont suivi sa publication, souvent des anonymes, exprimant généralement leur satisfaction par rapport aux idées développées. Il faut mentionner ici un e-mail particulièrement émouvant, celui du doyen feu Mohamed Said Ould Hemmedi. Sans sa petite note d’encouragement, je n’aurais pas cédé si rapidement à la pression amicale de Tijani. Il y’a lieu de rappeler, ici, également un stimulant spécial d’encouragement, l’existence d’un traducteur potentiel de talent du texte français à l’arabe. Je ne suis jamais tranquille tant que je ne partage pas ce que je pense ou ce que j’écris avec nos jeunes générations, formées en majorité pendant quelques décennies, dans un enseignement à dominance arabe.
Enfin, je tiens à rappeler ici, qu’un ami, mon camarade du secondaire, Mohamed Ould Maouloud, considérant, disait-il, que je disposais de plus de temps libre que lui, m’a toujours conseillé de faire un véritable effort de mémoire, concernant particulièrement l’épopée Kadihine. J’aurais surtout écouté les conseils insistants de Mohamed Ould Maouloud quand il me priait de m’inscrire à l’Université de Dakar après que j’eus réussi avec brio (major au classement) l’examen d’entrée en faculté de lettres en 1981 ! Malheureusement, j’optai pour une inscription à l’Université naissante de Jleyfti, après ma réussite au Bac, la même année. C’était comme si quelqu’un se livrait, corps et âme, à une horde de chacals affamés et revanchards.
L’ordre d’écrire !

Concernant l’entretien, contrairement à mes attentes, Tijani n’émit aucun commentaire. Après les salutations d’usage, il m’assomma avec cette remarque: « Cheddad, tu sais que tu n’es pas sérieux ? » La bonne éducation de Tijani ne l’incite jamais à s’adresser à quelqu’un avec des propos blessants. « Et comment ?! » Demandai-je. Il me répondit: « Cheddad il faut écrire ! » Rappelons que Dieu a ordonné à son prophète Mohamed (PSSL) de « lire ! » Mon ami Tijani, considérant, peut-être, que je savais déjà lire, me recommanda plutôt, avec un ton qui s’apparentait manifestement à un ordre, d’«écrire! ». J’eus de la peine à contenir mon émotion d’un échange, d’apparence directe, mais enveloppé d’un habit d’humour local: le parler voilé de Oulad Deymane de Mederdra, notre collectivité commune. Dans le même ton impératif, je répondis à Tijani: « d’accord ! » En réalité, il me serra dans un coin où je ne pouvais répondre qu’ainsi.

La grave décision

Quelques minutes après, je sortis complètement bouleversé par le sentiment que je n’étais plus la même personne. Cette décision d’écrire me déstabilise au plus haut point. Pour moi, ça équivalait à une déclaration de guerre. L’issue de toute guerre est d’être ou perdue ou gagnée. Les deux issues possibles exigent une épreuve pleine de risques et d’incertitude. De toute façon je ne pouvais plus reculer, car je me veux homme d’engagement. Ce « d’accord ! » m’engage définitivement.

Conditionnement favorable
Bénéficiant depuis un certain temps des conditions de sérénité, que m’avait procuré l’assistance conjuguée et généreuse de parents proches et d’amis intimes, conditions venues s’ajouter à un climat de bonheur interne offert par la chaleur du nid familial, je me mis à écrire ce 8 Ramadan 2014 (correspondant au 8 juillet 2014), et ce conformément à l’amical souhait d’un ami tenant à se démarquer des autres. Intérieurement, une vague voix me chuchotait à l’oreille de tout faire pour en terminer le même jour de l’année prochaine. Ce que je décidai et que j’ai réussi avec un effort exceptionnellement éprouvant. Le choix de la date n’était pas fortuit. Le père Elmoctar est né en effet en 1914, il y a exactement 100ans (un siècle), un siècle fermé. Il est décédé le 8 ramadan 1994, à l’âge de 80 ans, c’est-à-dire il y a précisément 20 ans. C’est une façon donc d’honorer sa mémoire. Un autre stimulant pour écrire, non moins important, n’est autre que l’existence entre mes mains et depuis peu de temps d’un petit ordinateur chinois offert par l’aimable cousin Mohamed Ould Ahmada dit Tolba. Sans cet instrument magique, qui me permet de cesser pratiquement d’user de griffonner à la main gauche des lignes qu’habituellement j’étais incapable de relire, je n’aurais point envisagé de me lancer dans cette véritable aventure littéraire.

Écrire : par quelle porte passer ?

Que faut-il donc écrire ? La question redoutable se dresse devant moi comme un mur de Berlin. Pour la contourner, j’ai procédé pour commencer par le plus simple: raconter à tous les lecteurs potentiels intéressés sa propre histoire, son propre itinéraire, à la fois élémentaire et chaotique. Expliquer par-là, à la vieille cousine, feue Attouha, maintenant dans l’au-delà, pourquoi, malheureusement, les sinuosités du chemin de la vie ne m’ont pas permis de répondre positivement à ses vœux, vœux exprimés dans la berceuse qu’elle m’a dédiée et souhaitant pour moi un avenir réussi, surtout au plan matériel. En même temps, en réponse aux nombreuses questions, posées souvent par certains observateurs de phénomènes sociaux, essayer de faire la genèse de la constitution de notre propre collectivité.
Tenter, en même temps, de répondre, par la même occasion, à la grande demande d’explication de l’histoire qui ne cesse de m’interpeller sur les raisons de mes multiples échecs dans la vie courante, notamment dans la vie professionnelle. Ici, les raisons des revers subis, aussi bien en matière d’étude que de travail, s’expliquent, en plus des obstructions d’une conjoncture historique déterminée, par les nombreux sacrifices consentis et consécutifs à l’engagement politique, notamment, entre autres, l’implication dans des problèmes locaux cherchant à nuire à notre communauté. On dit souvent que l’échec dans la vie courante est à l’origine de la réussite de bon nombre de grands écrivains. Je prends cet aspect en considération comme une source de motivation de plus pour avoir une modeste place parmi les raconteurs de petits récits. Écrire, pour moi, est aussi, une occasion de remplir le temps libre dont je dispose, ce temps que mon beau pays m’a «généreusement » offert sans que je ne le désire.

Les leçons d’histoire

Il faudra ensuite s’attaquer à ce qui me semble être l’essentiel, c’est-à-dire rappeler aux anciennes générations et informer les nouvelles, conformément à mon propre point de vue, c’est-à-dire à « ce que je pense », évidemment jusqu’à preuve du contraire, des différentes phases de l’évolution contemporaine de notre pays. Souvent, on affirme que la persévérance est la mère du succès.

Des défauts presque congénitaux

Ici, il y a lieu de reconnaître qu’en ce qui me concerne, personnellement, je souffre d’une faiblesse presque congénitale: il n’est pas dans mes habitudes de persévérer dans la conquête d’objectifs engageant spécifiquement mon destin personnel. Généralement, je recule facilement devant tout obstacle sciemment dressé devant ma personne. Je ne me donne absolument aucun temps pour de stupides règlements de comptes. Mon principal atout, et peut être principal défaut, c’est justement cette absence de haine. Un autre défaut de taille: je suis presque dépourvu de jalousie. J’éprouve souvent une certaine pitié à l’égard de quelques personnes, qui même matériellement nanties, sont malades de leur richesse, à l’image d’une Eugénie Grandet ou du père Goriot, personnages célèbres des romans de Balzac. Aussi ai-je pitié de certains prétendus grands diplômés, souvent sans opinion et sans engagement connu dans la vie, ou d’autres sans aucun niveau respectable, dépourvus de culture générale et parfois même, scandaleusement, médiocres dans leurs propres domaines de spécialisation. Dans mes débuts de lecture, j’ai beaucoup lu les écrivains autodidactes, notamment ceux du Siècle des Lumières, le XVIIIe. Ma sympathie va vers eux, sachant pertinemment que leurs semblables ont aujourd’hui peu de place dans un monde dominé par le carriérisme et les références académiques.

L’engagement

Par contre, là où je persévère, là où je fais véritablement preuve d’entêtement, là donc où je considère que j’ai véritablement réussi, parallèlement à la lutte contre l’arbitraire et les injustices, surtout lorsqu’elles sont exercées contre les autres, n’est rien de plus que le suivi au quotidien et l’observation des phénomènes de la vie, la vie dans tous ses aspects: scientifiques, culturels et moraux, socio-économiques et bien sûr politiques. Ce virus, ce sens aigu de l’observation, pour ne pas dire de la recherche, je l’ai acquis bien avant l’âge de la majorité. Depuis, il m’accompagne en permanence. Mes premières lectures m’ont façonné ainsi. À ce niveau, la période de l’engagement politique va légèrement freiner mon élan, sans pour autant l’arrêter. En réalité, je suis au quotidien les événements comme si j’étais dans la position de les influer.

Prendre du recul

Par souci d’objectivité, je fis un effort exceptionnel sur moi afin de pouvoir brosser avec le maximum de rigueur l’analyse des situations et la présentation des personnalités citées et des principaux acteurs des événements. Je fais fi de mes relations personnelles d’empathie ou d’antipathie (hier ou aujourd’hui), d’amitié ou d’hostilité, pour une raison ou pour une autre, avec les uns et les autres. Je m’efforce à chaque fois de rendre intégralement à César tout ce qui lui appartient. Comme Sartre, j’essaie de juger l’individu dans sa situation du moment, en faisant abstraction de ses évolutions passées ou futures. Personne ne conteste que l’individu change en permanence de physiologie. C’est pourquoi il faut aussi accepter qu’il change nécessairement d’idées et parfois même d’idéal. Rigoureusement parlant, on peut donc affirmer, avec le minimum de risques de se tromper, que le même X ou Y est fondamentalement différent dans les deux instants qui se suivent.

L’observation brute

Dans mon récit, concernant particulièrement la période des Kadihines, je me limite strictement à ce que je retiens de ce dont je suis témoin: lu, vu ou entendu. Généralement, je n’ai mené aucun travail d’investigation ou d’enquête en vue de compléter mes propres informations sur tel ou tel événement. J’ai tenu surtout à soigner les dates et les noms marquants les noms de lieu ou d’individus. Je demande en conséquence excuses aux personnes qui pourraient juger certaines informations, livrées ici, incorrectes ou incomplètes. C’est pourquoi, j’ai beaucoup usé du conditionnel. Écrire sur une période dont les acteurs sont, pour la plupart, encore vivants n’est pas toujours chose facile. Malheureusement, l’égocentrisme, intimement lié à la nature humaine, fait qu’il est presque impossible de se débarrasser complètement de tout subjectivisme en matière de jugement.

La grande épopée

Je me suis beaucoup appesanti sur la grande période, je voulais dire la glorieuse époque des Kadihines. Ce court moment de la vie d’un peuple, à peine une décennie, constitue en réalité, depuis la révolution des Mourabitounes, quoi qu’on en dise, la plus grande épopée de l’histoire de notre pays. S’inspirant d’une révolution généralisée des jeunes dans le monde entier contre l’ordre établi d’après-guerre, toute une génération de nos jeunes, l’élite intellectuelle de l’époque, transcendant tous les clivages ethniques ou tribaux, fut systématiquement entrainée par une vague irrésistible de patriotisme sans précédent. Défiant toutes les formes de répression et toutes les contraintes d’une vie caractérisée par les effets néfastes d’une impitoyable sécheresse, les jeunes de l’époque ont tout sacrifié en faveur d’une révolution radicale des mentalités. Ils ont réussi à secouer de fond en comble les fondements séculaires d’une société archaïque et freinée dans son évolution par un système néocolonial qui s’accroche jalousement à ses intérêts fondamentaux.

Réhabilitation de l’histoire

Par notre action, nous avons ouvert toutes grandes les portes du progrès dans tous les domaines. C’était une œuvre commune. L’empreinte de chacun de nous, quel que fut son choix d’après, ses regrets ou sa démarcation de ce moment, pas comme les autres, demeure gravée en lettres d’or dans l’histoire de notre pays.
Les ratés du destin
Je fais partie, à n’en pas douter, des quelques rares militants de l’époque qui, plus tard, dans leur quotidien, au plan matériel tout au moins, n’ont pas réussi à se reconstruire une vie. Avec le recul, je peux me servir de cette situation, matériellement misérable, mais qui peut favoriser des conditions d’indépendance intellectuelle, pour essayer ainsi de faire un témoignage que je m’efforce à rendre objectif sur des événements, à propos desquels, je me considère comme étant l’un des acteurs privilégiés. Le succès matériel m’aurait probablement conditionné pour, on ne sait jamais, voir les choses autrement, ou pour peut-être, ne pas les voir du tout.

L’atout d’un certain bonheur intérieur

En réalité, mon sentiment, est que je jouis toujours d’une sérénité interne, nourrie par une formation philosophique, construite sur de solides bases d’une culture maraboutique acquise en grande partie durant mon court séjour dans la zone de Mederdra et Taguilalett. Des amis, ayant matériellement réussi, et parfois même des gens, qui se positionnent comme adversaires, pour ne pas dire ennemis, cachent mal leur étonnement de me voir afficher une réelle joie de vivre. Loin de moi, ici, de conseiller, de faire comme Patrick Sébastien, l’animateur de télévision français, qui, pour chasser son chagrin, le jour du décès de sa mère, se mit à fêter la douloureuse occasion par l’organisation d’un concert musical. Pour moi, il s’agit de ne pas dramatiser les difficiles moments de la vie. Comme ils sont inéluctables, pour chacun de nous, ces moments, souvent éprouvants, il faut les assumer avec courage et sang-froid. « Nous chantons la mort, nous pensons d’ailleurs que c’est une condition sine qua non de la vie », disait le poète Ahmedou Ould Abdelkader.

(À suivre)

 

Source : Le Calame