Le Général Ghazouani recrute les tortionnaires de Deddahi
Taqadoumy.com
25-09-2009
Mohamed
Ould Amar était un toxicomane, versé à la fois dans la vente et la consommation
; il écumait les bas fonds du Nouakchott des années 80 où les abords des
cinémas constituaient son terrain de prédilection. A force de fréquenter les
forces de l'ordre il comprit, très tôt, que le meilleur moyen pour s'en
prémunir consistait à y entrer.
C'est
ainsi que ce repris de justice intégra le très respectable corps en charge du maintien
de l’ordre et du soutien à la morale.
Le
personnage est également souteneur à ses heures perdues. Ainsi, quelques mois
après son arrestation, l'une de ses "filles" tombe entre les mains de
la police. Dès qu'il l'apprend, il se précipite au commissariat, sort son arme
de service, tire quelques balles au dessus des portes avant de défoncer
l’entrée de la cellule puis libérer la détenue. La prostitution en péril venait
de s’inventer sa chevalerie.
En
sortant, il crie, à l'intention de ses collègues : "la prochaine fois
qu'un policier s'approche d'elle, la balle n'atterrira pas au plafond". Il
sera tout de même appréhendé, chez lui, quelques heures plus tard, avant d'être
soumis aux arrêts de rigueur.
Le commissaire principal Deddahi Ould Abdellahi, à l'époque tout puissant
patron de la Direction de la Sûreté de l'Etat (DSE, police politique) entend
parler des frasques du jeune gardien de la paix et ne manque pas d'admirer son
aplomb dont il entend tirer parti. Il le fait alors sortir de prison et lui
confie le volet officieux de ses enquêtes.
Brutal,
sans étant d'âme et dépourvu de toute aptitude à l'empathie, Mohamed Ould Amar
correspondait parfaitement au profil recherché par la DSE. Il se distingua, en
particulier, par son ingéniosité à rendre la détention désagréable, en
particulier aux prisonniers politiques. A titre d'exemple, lors des nombreux
séjours de l'opposant Ahmed Ould Daddah dans les locaux de la DSE, Ould Amar,
qui le savait sujet à un embarras respiratoire, s’arrangeait toujours pour
l'installer à proximité des sanitaires débordants d’immondice,
Il lui arrive également de prendre des initiatives particulièrement appréciées
par ses supérieurs, comme par exemple le fait de cibler les leaders de
l'opposition par les grenades lacrymogènes et les coups de matraque lors de la
répression des manifestations ; en témoigne le passage à tabac du célèbre
avocat et défenseur des droits de l'homme Yacoub Diallo, qui venait rendre
visite à son client Cheikh Ould Horma, incarcéré suite à la présidentielle de
2003.
C'est
dans ce contexte que la Brigade de la Répression du Banditisme (BRB) est créée
; cruelle ironie du sort, il en devient l'un des éléments moteurs, aux côté de
son ami Didi Ould El Moubarack. Ce dernier, berger de son état, avait été repéré
par un directeur régional de la sûreté, grâce à sa force herculéenne.
Les deux se mettent à appliquer les recettes apprises dans les salles obscures
; ils singent leurs idoles Sylvester Stallone et Chuck Norris, lors de séances
de torture menées tambour battant. Pendant un "Jaguar"
particulièrement soutenu, un détenu rend l'âme et les deux sont rayés du corps
de la police mais continuent, tout de même, à y exercer. Lorsque l'on pose la
question, la police nie et les deux prétendent être là "pour rendre visite
à leurs anciens amis" ; évidemment, l'excuse passe mal, surtout
lorsqu'ils sont habillé avec l'uniforme BRB, Kalachnikov en bandoulière.
Le
3 août 2005, la dictature de Ould Taya prend fin. Son tombeur, Ely Ould Mohamed
Vall a la réputation d'un homme austère, peu porté sur les blagues et pourtant
il est difficile de ne pas déceler un trait d'humour noir à la faveur de l'une
de ses premières mesures d’affectation : Il désigne Deddahi Ould Abdellahi, le
champion des traitements inhumains en Mauritanie, en qualité de "directeur
de la déontologie et de l’éthique" de la Police nationale. Ely n'a jamais
supporté Deddahi et ce dernier le lui rendait bien. Ould Taya maintenait cette
rivalité qui lui permettait de faire jouer la concurrence.
Dès la disgrâce feutrée de Deddahi, celle de Ould Amar et de Didi suit,
conséquemment. Personne n'en entendra plus parler jusqu'à l'élection de Mohamed
Ould Abdel Aziz à la magistrature suprême. Là, l’on recommence à les apercevoir
dans l'endroit où il fallait les attendre le moins, en somme dans l'entourage
immédiat du Général Mohamed Ould Ghazouani, Chef d’Etat-major de l’Armée
nationale, n°2 du régime, une personnalité modérée, humble malgré ses origines
féodales et peu encline aux fréquentations à risque.
Chaque matin, une Mercédès Classe S dernier modèle, noire, s'arrête devant le
palais de Ould Ghazouani au quartier E-Nord, une bâtisse en pierre taillée, au
milieu d'une clôture dorée au portail, d’un goût assez relatif. Le chauffeur
reste en place mais le secrétaire particulier ouvre la portière arrière ; le
Général monte, la portière claque et le secrétaire reprend place, à côté du
chauffeur.
La Mercedès s'ébranle, suivie d'une Toyota Hilux double cabine, blanche. A
bord, se serrent quatre hommes armées dont les deux ex-policiers tortionnaires
Ould Amar et Didi, les deux pires agents exécutants de la dictature de Ould
Taya. La limite absolue. L’enfer vomirait sans doute le duo.
Il est tout à fait logique que, dans un pays soumis à la menace terroriste, le
chef d'Etat-major de l'armée bénéficie d'une protection. Le plus insolite c’est
qu’il dispose, sous ses ordres, de plusieurs corps d'élite, manifestement dans
l'incapacité de préserver sa sécurité, lui le Président du Conseil supérieur de
la défense nationale (CSDN), survivance de la junte putschiste !
Aujourd'hui, la sauvegarde de l’intégrité physique de Ould Ghazouani revient à
des hommes qui ne font même plus partie de la Police ni d'aucun corps en
uniforme, fût-il paramilitaire. Il y a donc lieu de craindre que le Général en
seconde ne soit en train de créer une bande, composée de mercenaires sur les
têtes desquels pèsent les crimes les plus lourds : actes de barbarie, abus
dégradants non commandés par la loi, homicides, exécutions extrajudiciaires...
etc, la liste est longue.
Déjà,
le Général Ould Abdel Aziz, l'homme fort du pays, s’entoure d’une autre milice,
le Bataillon de sécurité présidentielle (Basep), dont le bilan humanitaire
semble bien moins lourd.
Or, le Basep gagnerait en respectabilité s’il se débarrassait des éléments
troubles : anciens repris de justices, déserteurs, Touaregs, composition mono
ethnique, discrimination tribale.
A son tour, Ould Ghazouani ne saurait échapper à la même exigence ; s’il
continue à se maintenir dans la proximité visible et honteuse de Didi et de
Ould Amar, il s’exposerait à devenir la cible des Justes.
Il y en a encore quelques uns en Mauritanie à ignorer, viscéralement, comment
déposer les armes, faire preuve de réalisme, tourner certaines pages ou
s’assagir.
Lire aussi :
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ENQUÊTE GRAND FORMAT : Etat des lieux de l'Armée mauritanienne
ENQUÊTE MOYEN-FORMAT : Ce qui peut encore empêcher l’ascension
du Général O. Ghazouani
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